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Points de vue

L'Europe de l'énergie

Patrice Geoffron
Patrice GeoffronDocteur en économie industrielle, Professeur à l’Université Paris-Dauphine

"Première région du monde à entrer dans l’ère du carbone au XIXe siècle, l’Europe affiche l’ambition d’être la première à en sortir."

Les pays européens ont placé l’énergie au premier rang de leurs priorités dès le début de la construction communautaire. Dans ce prolongement, l’Union européenne (UE) poursuit, depuis la fin des années 2000, l’objectif de prendre le leadership de la transition énergétiqueLa transition énergétique désigne le passage du système actuel de production d'énergie... mondiale en réduisant son recours aux hydrocarburesLes hydrocarbures sont des composés chimiques dont les molécules sont constituées d'atomes de carbone et d'hydrogène... et ses émissions de gaz à effet de serrePhénomène naturel permettant un accroissement de la température de l'atmosphère d'une planète grâce à la présence de certains gaz... en quelques décenniesLa crise sanitaire de 2020 étant prolongée d’une crise géopolitique et énergétique en 2022, la capacité de l’Europe à maintenir son cap dans des temps incertains est sous fortes tensions. Patrice Geoffron, professeur à l’université Paris-Dauphine/PSL, analyse l’environnement économique mondial de cette stratégie.

 

Première région du monde à entrer dans l'ère du carbone au 19e siècle, l'Europe affiche l'ambition d'être la première à en sortir. Cette détermination a commencé à se structurer à la fin des années 2000 et s’est notamment traduite par un fort engagement des Européens en amont de la COP21 en 2015, débouchant sur l’Accord de Paris. Cela a conduit, en 2019, la Commission européenne à définir un « Green Deal » : l’objectif est d’acheminer l’UE vers la neutralité carbone en 2050, à la fois comme une réponse aux défis environnementaux et comme une nouvelle stratégie de croissance.

Cette ambition a des implications fortes dès cette décennie : à l’horizon 2030 il s’agit de viser une baisse de 55 % des émissions, impliquant de tripler le rythme de décarbonationLa décarbonation du bilan énergétique d'un pays consiste à réduire ses émissions de gaz à effet de serre (CO2 et méthane, principalement). de la décennie passée. La Commission européenne a estimé qu’atteindre ces objectifs supposera d’investir, chaque année, de l’ordre de 1000 milliards d’euros dans les technologies décarbonées (renouvelables, efficacité énergétiqueEn économie, l'efficacité énergétique désigne les efforts déployés pour réduire la consommation d'énergie d'un système... , stockage, transports, …).

La crise sanitaire a été un premier test pour le Green Deal. En mai 2020, la Commission a proposé un plan conduisant à lever 750 milliards d’euros sur les marchés prévoyant qu'un minimum de 30 % des fonds soit consacré à des projets liés à la lutte contre le réchauffement climatiqueLe réchauffement climatique, appelé aussi réchauffement planétaire ou réchauffement global, est un phénomène d'augmentation de la température moyenne des océans... . A la différence de la crise financière des années 2000 qui avait drastiquement réduit les marges de manœuvre dédiées au financement de la transition (provoquant un stop and go dans le soutien aux filières « bas carbone » au sein de nombreux États membres, en particulier dans le sud de l’Europe), l’Europe s’est efforcée de maintenir le cap de la décarbonation en traversant la crise sanitaire.

Et la crise provoquée par le conflit en Ukraine en 2022, a fait poindre une autre menace : celle de la sécurité d’approvisionnement en énergies fossiles, en raison de la nette diminution de leur production « autochtone ». Durant la dernière décennie, l’extraction de pétrolePétrole non raffiné. et de gaz dans l’UE a chuté de 40 %, tandis que celle de charbon reculait de 30 %. La conséquence mécanique de cette tendance est que l’UE dépend à 90 % des importations pour couvrir la consommation de pétrole, à 75 % pour le gaz, et à 40 % pour le charbon. Et, pour ces trois sources d’énergie, la Russie est apparue au premier rang des fournisseurs de l’Europe, révélant une menace jusqu’alors latente.

Certaines conséquences de cette crise sont mécaniques : le prix des énergies fossiles acheminées vers l’Europe sera plus élevé car la rupture de confiance avec la Russie met les marchés sous tension (notamment celui du gaz naturel liquéfié) et, surtout, des menaces de pénuries planeront sur le début de la décennie (pour le dieselLe diesel est avant tout le nom d'un moteur à combustion interne fonctionnant par allumage spontané... notamment).

La question cruciale est d’imaginer l’impact de cette rupture sur les ambitions européennes de décarbonation dans cette décennie : dans le court terme, l’impératif de sécurité conduira sans doute à étendre le recours au charbon, pour affronter les prochains hivers. Mais, parallèlement, les solutions de décarbonation gagneront en compétitivité : face à un prix plus élevé pour le gaz et (plausiblement) pour le pétrole, leurs substituts décarbonés seront plus avantageux. Cela concernera aussi bien les renouvelables (éolien, photovoltaïque, gaz verts), que les investissements en efficacité énergétiques (habitat des ménages, tertiaire et industrie), les équipements ne recourant pas à une motorisation thermique (véhicules électriques en tout premier lieu), le stockage de l’électricité (par batterie ou via l’hydrogèneL'hydrogène est l'atome le plus simple et le plus léger. C'est l'élément de très loin le plus abondant de l’univers. plus tard).

Et sans doute s’agira-t-il, partout en Europe, d’accepter des efforts de sobriété qui apparaissaient jusqu’alors comme une limitation des libertés, mais que la crise impose.

Docteur en économie industrielle, Patrice Geoffron est professeur à l’Université Paris-Dauphine, dont il a été président intérimaire et vice-président international. ll dirige l’équipe énergie énergie-climat de Dauphine qui anime plusieurs chaires de recherche (Économie du Climat, en particulier) et un Master (Énergie-Finance-Carbone), au cœur d’un réseau dense de partenariats industriels. Il est membre du Cercle des Économistes. Auparavant, il a notamment fait partie de l’équipe d’experts accompagnant la Convention Citoyenne pour le Climat.

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Yamina SahebAnalyste Sénior des politiques énergétiques, OpenExp

"Les économies d’énergie et les énergies renouvelables vont, très certainement, être les deux principales sources d’énergie du XXIe siècle."

La vision du mix énergétiqueLe mix énergétique, ou « bouquet énergétique », décrit la répartition des différentes sources d’énergies utilisées pour la consommation énergétique d’un territoire... varie radicalement selon la prise en compte ou non des économies d’énergie en tant qu’énergie à part entière. Avec cette approche, la somme des économies d’énergie et des énergies renouvelablesOn appelle énergie renouvelable une source d'énergie dont le renouvellement naturel est immédiat ou très rapide... en Europe pourrait dépasser en 2030 la somme de toutes les énergies fossiles consommées. Une analyse de Yamina Saheb, économiste à la Direction scientifique et politique à la Commission européenne.

Le charbon a été la principale source d’énergie du XIXe siècle ; le pétrolePétrole non raffiné. , le gaz et le nucléaire, les principales sources d’énergie du XXsiècle ; les économies d’énergie et les énergies renouvelables vont, très certainement, être les deux principales sources d’énergie du XXIsiècle.

Les économies d’énergie, autrefois reléguées au rang d’énergie cachée, sont enfin considérées comme une source d’énergie à part entière. Considérer ainsi les économies d’énergie est un concept qui a d’abord été introduit par une étude américaine1. Cette étude a montré, en 2008, le potentiel grandissant du marché des technologies d’efficacité énergétiqueEn économie, l'efficacité énergétique désigne les efforts déployés pour réduire la consommation d'énergie d'un système... aux États-Unis. Plus récemment, l’Agence internationale de l’énergie (AIEL'AIE (IEA en anglais) est une agence autonome au sein de l'OCDE, créée en 1974 lors du premier choc pétrolier... ) a montré en 2013, dans sa publication annuelle portant sur le marché mondial de l’efficacité énergétique2, que les économies d’énergie accumulées entre 1974 et 2010 dans 11 pays membres de l’agence sont supérieures à la consommation des autres sources d’énergie prises individuellement.

Plus proche de nous, la Commission européenne, dans ses projections du mix énergétique pour 2030, prévoit de faire des économies d’énergie la première source d’énergie de l’Europe en 2030. En revanche, si les économies d’énergie n’étaient pas prises en compte dans le mix énergétique européen, les énergies fossiles représenteraient 60 % de la demande d’énergie en Europe.

Et si nos chefs d’États et de gouvernements le voulaient, la somme des économies d’énergie et des énergies renouvelables dépasserait la somme de toutes les énergies fossiles dont l’Europe pourrait avoir besoin en 2030. Atteindre cet objectif exigerait l’adoption, par nos chefs d’États et de gouvernements fin 2016, d’un objectif d’économies d’énergie, d’ici 2030, d’au moins 40 %, alors que l’actuel objectif est de 27 %. 

L’importance et le rôle futur des économies d’énergie dans le mix énergétique européen ont été confirmés dans la stratégie portant sur l’Union européenne de l’énergie3. En effet, cette stratégie, adoptée en février 2015, exige de « repenser fondamentalement l’efficacité énergétique et de la traiter comme une source d’énergie à part entière, représentant la valeur de l’énergie économisée ».

Mieux encore, afin de garantir un accès équitable pour les économies d’énergie aux marchés de l’énergie, la Commission européenne est chargée de « veiller à ce que l'efficacité énergétique et la modulation de la demande bénéficient de conditions de concurrence équitables par rapport aux capacités de production ».

Nul doute, la révolution énergétique est en marche en Europe. 

Ingénieure, économiste et docteure en énergétique, Yamina Saheb a travaillé en tant qu’experte « bâtiment » au sein du département « Environnement et Efficacité énergétique » à l’Agence internationale de l’énergie (AIE) où elle a créé et dirigé le Centre des bâtiments durables (SBC). Elle a rejoint en 2013 le Centre commun de recherche (Joint Research Centre) de la Commission européenne en tant qu’Expert scientifique et politique, en charge de l’analyse des politiques européennes d’efficacité énergétique.

 

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