L'énergie en Afrique

Publié le 22.10.2018

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Lycée
Histoire, géographie et géopolitique
Portrait d'Astrid Fataki, présidente-fondatrice d'Energy Generation

Astria Fataki

Présidente fondatrice de l'organisation "Energy Generation"
"Former des jeunes me paraît être la clé de la transition énergétique en Afrique."

L’éducation, à la base du développement énergétique de l’Afrique

La jeune organisation « Energy Generation », portée par une ambition panafricaine, a la conviction que la jeunesse de ce continent peut, en une génération, relever le défi de l’accès à l’énergie, grâce à des solutions « Made in Africa ». Soutenue par des groupes industriels internationaux et des institutions publiques, elle considère que la formation - théorique et pratique - est la clé du succès. Sa présidente fondatrice Astria Fataki explique son approche du développement énergétique africain, par et pour la jeunesse africaine.

Former des jeunes, quel que soit leur niveau initial, pour leur apprendre à monter un projet, créer une entreprise et maîtriser des technologies innovantes, en associant la théorie à la pratique, me paraît être la clé de la en Afrique.

Cette conviction, je l’ai acquise très jeune, à l’occasion d’une mission de volontariat en Inde. Indignée par les inégalités dans le monde, je voulais agir. J’ai visité un village qui venait de recevoir un programme d’électrification rurale, « Lighting a Billion Lives », consistant en l’installation de kiosques solaires pour recharger des lampes et des téléphones portables.  

Même un programme aussi simple avait changé la vie des villageois. Ils pouvaient travailler plus tard le soir, les femmes pouvaient sortir avec un sentiment de sécurité, les accouchements se faisaient dans de meilleures conditions. En Occident, nous n’en avons pas conscience. L’ , c’est immédiat, permanent, il suffit d’appuyer sur un bouton... Mais ailleurs c’est une aspiration vitale.

De retour de mission, j’ai cherché à dupliquer ce modèle en direction de l’Afrique avec l’aide de camarades de classe de Master. Nous avons commencé par installer des kiosques solaires dans sept villages au Congo-Brazzaville et au Mali. Mais nous avons fait face à plusieurs défis dus majoritairement au fait que le matériel était importé, qu’il fallait faire venir des personnes de France et d’Inde pour certaines expertises, que la maintenance sur le long terme posait problème. En Inde, il y avait déjà une appropriation générale de cette technologie, beaucoup de produits et de pièces de rechanges étaient disponibles sur place. En Afrique, il n’y a pas la même densité de ressources matérielles et humaines. C’est ainsi que j’ai pris conscience que parvenir à des solutions « Made in Africa » était absolument indispensable pour gagner en efficacité et réduire les surcoûts et les délais qu’imposent les solutions entièrement extérieures.

Dans le même temps, j’ai remarqué que beaucoup de jeunes africains avaient des idées très innovantes pour résoudre les problèmes d’accès à l’énergie, et trouvaient des solutions simples et pratiques car ils étaient confrontés à ce défi au quotidien. Les médias en parlaient souvent, mais après quelques semaines de buzz, le projet s’enlisait, souvent faute de soutien et d’accompagnement.

La théorie et la pratique

J’ai donc réfléchi à un modèle pour faire passer ces inventeurs en herbe, souvent jeunes et peu formés dans ce domaine, à un statut d’entrepreneur en les faisant repasser par la case éducation, avec une formation 50 % théorique, 50 % pratique au sein de la « Energy Generation Academy », fondée à cet effet en octobre 20161.

Depuis 2016, nous avons formé 14 jeunes de 12 nationalités qui ont développé des prototypes fonctionnels et impressionnants d’ingéniosité. Sur le principe de l’innovation frugale, ils ont travaillé sur des technologies aussi diverses que le solaire, l’éolien, la , l’ ou encore la -procédé permettant de transformer les déchets plastiques en .

Aujourd’hui nous proposons deux types de formations en parallèle : un « parcours entrepreneurial » et un « parcours technique ».

Le parcours entrepreneurial a vocation à former des entrepreneurs et des jeunes cadres dans les métiers de l’énergie. Il consiste en une formation de 2 ans durant laquelle ils passent de l’idée à un projet concret en développant un prototype fonctionnel et un modèle économique. À l’issue de la formation, ils disposent d’un « Minimum Viable Product » leur permettant de débuter une aventure entrepreneuriale dans les meilleures conditions. 

Le parcours technique a quant à lui vocation à former des techniciens dans les métiers de l’énergie, notamment l’installation et la maintenance de systèmes énergétiques. Aujourd’hui nous formons des techniciens solaires, mais visons d’autres technologies telles que l’éolien, la biomasse ou encore l’hydrogène.

Nous comptons étendre ce modèle dans une vingtaine de pays d’Afrique au cours des cinq prochaines années, en commençant en 2019 - en plus du Togo - par le Ghana, la Côte d’Ivoire et le Nigeria.

À travers cette double approche, entrepreneuriale et technologique, théorique et pratique, nous travaillons au quotidien à libérer pleinement le potentiel créatif de la jeunesse africaine.

 

 

Franco-Congolaise de 28 ans, Astria Fataki est une entrepreneure passionnée par le développement énergétique de l’Afrique. Au niveau macro-économique, depuis 2013, elle œuvre en tant que consultante au développement de projets en partenariat public-privé pour la construction de centrales solaires photovoltaïques. Au niveau micro-économique, en 2016, elle a fondé l’organisation panafricaine « Energy Generation », dont l’objectif est de développer les initiatives entrepreneuriales des jeunes africains dans le secteur de l’énergie. Astria est titulaire d’un Master en management public international de Sciences Po Paris.

 

Sources :

  1.  Voir les formules d'enseignement sur le site Energy Generation.

 

Portrait de Philippe Chalimin, économiste spécialiste des marchés des matières premières

Philippe Chalmin

Économiste, spécialiste des marchés des matières premières
"Malgré ces richesses naturelles, l’Afrique au sud du Sahara n’est pas autonome en matière énergétique."

L’Afrique doit mieux utiliser ses ressources énergétiques

D’ici 2050, la population de l’Afrique devrait doubler et constituer près du quart de la population mondiale. Or, aujourd’hui, dans l’Afrique sub-saharienne, deux habitants sur trois n’ont pas accès à des sources d’énergie modernes et fiables. Dans ces conditions, l’énergie, qu’elle soit de sources fossiles ou renouvelables, est stratégique pour le développement du continent. Le Pr Philippe Chalmin, économiste, spécialiste des marchés de matières premières, fondateur du Cercle Cyclope, trace quelques grandes perspectives.

L’Afrique sub-saharienne dispose d’une large palette de ressources énergétiques. Elle a une importante production de charbon, essentiellement en Afrique du Sud et au Mozambique. En matière de réserves d’hydrocarbures, elle n’est certes pas comparable à la zone du Golfe arabo-persique ou même au Venezuela. Cependant, il y a deux gros pays producteurs de pétrole, le Nigeria et l’Angola, et de nombreux petits et moyens producteurs. Sur la côte occidentale, ce sont par exemple le Gabon, le Ghana, dans une moindre mesure la Côte d’Ivoire. Sur la côte orientale, le gaz est aujourd’hui l’objet de nombreux développements au large du Mozambique. Il y a de très grands barrages et les potentiels hydrauliques sont importants, même si leur mise en œuvre est freinée par la nécessité de lourds investissements.

Malgré ces richesses naturelles, l’Afrique au sud du Sahara n’est pas autonome en matière énergétique. Loin de là. Car le défi énergétique de l’Afrique, c’est certes de produire, mais plus encore de transformer et de consommer.

C’est en Afrique que le nombre de foyers privés d’électricité est de loin le plus important. La faiblesse des infrastructures affecte les zones rurales mais aussi les grandes conurbations, qui ne cessent de croître. Les équipements électriques de très nombreuses villes laissent fortement à désirer. Même un pays africain bien doté et plutôt en avance comme l’Afrique du Sud n’a pas été capable d’entretenir son réseau d’électricité à un niveau suffisant.

La dépendance à l’égard des importations est très forte. La faiblesse des capacités de contraint à importer les carburants. Le gaz et le charbon qui alimentent les centrales électriques viennent pour une large part de l’extérieur.

Les causes de ce paradoxe – des pays exportateurs d’énergies qui souffrent de pénuries ! - sont multiples. Les distances posent en Afrique, plus qu’ailleurs, un problème majeur. Il y a aussi ce que j’ai appelé la « malédiction du pétrole » : le défi de bien gérer la rente, c’est-à-dire de bien utiliser l’argent dégagé par l’exploitation pétrolière pour développer les infrastructures. Or la rente du pétrole a souvent été gaspillée, comme au Nigeria, au Gabon, au Congo-Brazzaville, en Angola.

Les ENR peuvent-elles changer la donne ?

Les peuvent sans doute offrir des perspectives. Il pourrait en être des comme du téléphone. Pendant longtemps, les télécommunications étaient assurées par des lignes fixes et l’Afrique était très mal équipée. Quand le portable et les liaisons satellites sont arrivés, l’Afrique a su rattraper son retard. Aujourd’hui l’accès au téléphone n’est pas toujours aisé mais il s’est généralisé.

Les énergies renouvelables peuvent jouer un rôle identique dans les zones où les équipements en réseaux électriques fixes représentent des investissements considérables. Le solaire et l’éolien peuvent donner une autonomie énergétique à des villages perdus, où des petites unités d’éclairage solaire se multiplient.

Là où je ne suis pas sûr que le solaire et l’éolien peuvent se substituer, c’est lorsqu’il s’agit d’approvisionner en électricité de grandes agglomérations, dont j’ai déjà souligné l'expansion. Là, des installations plus lourdes sont nécessaires. Des solutions existent, notamment dans les villes côtières, par exemples des centrales électriques au gaz, avec du GNL à partir de stations de regazéification ou des terminaux flottants. On en est encore très loin.

Pour progresser dans ces directions, il faut beaucoup d’investissements. Malgré les courants réguliers d’afro-optimisme, voyant dans l‘Afrique « le continent de demain », force est de constater que beaucoup des États africains ont un « risque-pays » élevé, que l’instabilité est plus la règle que l’exception. Certains investisseurs acceptent ces risques quand il s’agit de développer des exploitations pétrolières ou gazières, mais hésitent à investir dans des projets pour améliorer les réseaux électriques ou l’interconnexion des systèmes. Les investissements sont parfois opaques, peut-être encore plus dans les pays dotés de ressources naturelles. L’Afrique est ainsi un continent fascinant mais où le fonctionnement d’un pays à l’autre est très variable et où les efforts de gouvernance restent devant nous.

 

Diplômé d’HEC-Paris en 1974, agrégé d'histoire et docteur ès lettres, Philippe Chalmin est professeur des universités. Spécialiste du marché des matières premières, il coordonne chaque année la publication du rapport Cyclope (Cycles et orientations des produits et des échanges). Il a mené de nombreuses missions auprès de groupes privés et d’institutions officielles, notamment en tant que consultant de la Banque Mondiale et membre du Conseil d'analyse économique auprès du Premier ministre français (2006). Chroniqueur dans plusieurs grands médias, il publie des chroniques régulières sur son blog.