L’énergie dans les grands affrontements mondiaux

Publié le 01.12.2021

Lecture 10 min

Lycée
Histoire, géographie et géopolitique

Alain Beltran

Agrégé d’histoire, docteur ès Lettres et directeur de recherche au CNRS.
"Les nuées d’avions et de chars lourds de la guerre de 1939-45 laissent la place à des appareils et équipements infiniment plus sophistiqués, plus efficaces et plus chers, mais beaucoup moins nombreux."

L’énergie, le nerf de la guerre ?

L’entrée dans l’ère industrielle a placé les énergies au cœur des rivalités et conflits mondiaux. La maîtrise des ressources de charbon, de pétrole puis de gaz, a été un enjeu tout au long du XXe siècle et le demeure encore largement aujourd’hui. Alain Beltran, Directeur de recherche au CNRS, décrypte pour Planète Énergies les grandes confrontations autour des énergies.

 

L’ère du charbon et du train

Les premiers grands changements arrivent au début de l’ère industrielle. Ils sont visibles dès la guerre de Sécession aux États-Unis (1861-1865). Le Nord a du charbon, le Sud a du coton. Le charbon, c’est l’acier et la machine à vapeur, donc le train qui transporte plus vite troupes et matériels. C’est aussi les bateaux à vapeur et même les sous-marins qui peuvent assurer des blocus. Cet accès à l’énergie et à l’industrie lourde donne aux forces nordistes d’Abraham Lincoln un avantage stratégique. La guerre franco-prussienne de 1870 et la guerre russo-japonaise de 1904-1905 sont elles aussi marquées par cet impact de l’industrie et des moyens de transport.

 

L’arrivée du pétrole

La première guerre mondiale (1914-1918) consacre la nouvelle ère du pétrole. Dès 1911, Winston Churchill fait remplacer la propulsion au charbon par celle au fioul sur les bâtiments de la Royal Navy.  Les fumées sont moins noires, donc moins repérables, les carburants plus concentrés et efficaces. Toutes les innovations de la Grande Guerre comme les premiers avions, les premiers chars ou les lance-flammes tournent autour des carburants pétroliers.
L’approvisionnement en pétrole devient donc essentiel. Les compagnies pétrolières britanniques sont très tôt actives en Perse et au Moyen-Orient et les États-Unis assurent aux alliés des livraisons massives. En décembre 1917, Georges Clemenceau envoie un télégramme terrible au président américain Woodrow Wilson : « l’essence est aussi nécessaire que le sang dans les batailles de demain ».

 

La deuxième guerre mondiale

La deuxième guerre mondiale (1939-1945) confirme et accroît l’enjeu du pétrole. L’attaque japonaise sur la marine américaine stationnée à Pearl Harbor intervient quelques jours après que le président Roosevelt eut bloqué les exportations de pétrole vers le Japon. Un des axes de l’offensive d’Hitler en Russie vise Bakou et ses gisements de pétrole, l’Afrika Korps de Rommel avait pour cible l’Egypte puis l’Irak.
L’essence est tellement indispensable que son coût n’est plus un problème. Après le débarquement de Normandie, le pétrole arrive d’Angleterre par le pipeline Pluto avant d’être acheminé par camions vers le front. Sur deux litres qui partent, un seul arrive, mais on n‘hésitera pas à répondre aux besoins…

 

L’arme géopolitique

À partir des années 1970, le pétrole est devenu une arme politique. Les pays arabes producteurs ont imposé des embargos pétroliers, moins pour gêner les armées que pour faire pression sur les opinions publiques de pays consommateurs. Par ailleurs, les États-Unis s’inquiètent souvent de la dépendance de l’Europe au gaz russe. Mais l’arme géopolitique du pétrole et du gaz est-elle vraiment efficace ? Dans le premier cas, ni les États-Unis ni Israël n’ont finalement plié devant l’embargo. Dans le deuxième cas, il est apparu que si l’Europe a besoin d’acheter le gaz russe, la Russie a en retour besoin de le vendre pour soutenir son économie…

 

Les conflits du futur

Les approvisionnements en hydrocarbures restent essentiels et le seront sans doute pour longtemps. Avec toutefois quelques éléments modérateurs.
Les nuées d’avions et de chars lourds de la guerre de 1939-45 laissent la place à des appareils et équipements infiniment plus sophistiqués, plus efficaces et plus chers, mais beaucoup moins nombreux. Même les équipements des soldats deviennent un concentré de technologies de pointe ce qui réduit le caractère massif des besoins en carburants ou matériaux.
Par ailleurs, les militaires s’intéressent aux , comme le solaire, qui permettent de produire de l’ localement, sans avoir besoin d’apporter du fuel par convois aux éléments avancés. Car ces impératifs logistiques constituent une faiblesse. Au plus fort de son engagement en Afghanistan, l’état- américain a calculé qu’un « marine » américain était tué ou blessé tous les 50 convois de ravitaillement.
Alain Beltran est agrégé d’histoire, docteur ès Lettres et directeur de recherche au CNRS. Il travaille à l’unité mixte Sorbonne IRICE (Identités, Relations internationales et Civilisations européennes) et préside depuis 2006 le Comité d’histoire de l’électricité et de l’énergie. Parmi ses ouvrages, « Histoire(s) de l'EDF, comment se sont prises les décisions de 1946 à nos jours », avec J-F Picard et M. Bungener, (Dunod) et « La fée Électricité », coll. « Découvertes Gallimard / Sciences et techniques »).

 

Alice Pannier

Professeure, chercheuse, auteure et responsable du programme Géopolitique des technologies, lancé à l’Ifri
"Les nouvelles technologies sont au cœur de trois centres potentiels de conflits : militaires, économiques et politiques."

La technologie s’installe au cœur de la géopolitique

Le « big data », l’informatique quantique, l’intelligence artificielle, les nouveaux drones… : autant de technologies qui nourrissent les rivalités de pouvoir entre nations et grands groupes industriels. Alice Pannier, responsable du programme Géopolitique des technologies de l’IFRI, décrypte pour Planète Energies l’impact de ces nouvelles technologies, qui sont venues s’ajouter aux grands enjeux énergétiques du XXe siècle.
La géopolitique (dérivée du mot grec ancien « ge », la terre) est l’étude des effets sur les relations internationales de la géographie au sens large, aussi bien dans sa dimension physique (la topographie de la planète) qu’humaine : le climat, la démographie, les ressources naturelles et les échanges économiques.
Les ressources minières et énergétiques (le charbon, puis le pétrole et le gaz) ont pendant des siècles pesé très lourd dans les rapports géopolitiques et dans les guerres. Au cours des trois ou quatre dernières décennies, les nouvelles technologies de l’information et de la communication, fondées sur le langage numérique, ont fait irruption dans les champs militaire, économique et culturel, avec une dimension immédiatement mondiale. Elles ont introduit de nouveaux conflits potentiels dans les rapports géopolitiques.

 

Les nouveaux types de conflits technologiques

Les nouvelles technologies sont au cœur de trois centres potentiels de conflits : militaires, économiques et politiques.
Militairement, les technologies peuvent intervenir à plusieurs niveaux. Il y a bien sûr les innovations dans l’armement lui-même (drones de combat, missiles hypersoniques, guerre sous-marine et espace) qui apportent une supériorité militaire. La collecte du renseignement et son analyse ont connu un bouleversement grâce aux satellites, aux drones de surveillance et à l’intelligence artificielle qui peut être utilisée dans la prise de décision. Tout le monde connait la cyber-influence dans un contexte de tension : fausses informations, utilisations de « bots » pour agir sur l’opinion publique. Enfin, les technologies numériques peuvent être utilisées pour des cyber-attaques directes sur les infrastructures de transport, d’énergie et d’électricité.
Économiquement, les États peuvent tirer des bénéfices importants de leur capacité d’innovation dans la robotique ou l’intelligence artificielle, les infrastructures de télécommunication ou la qui assure une plus grande . Ces bénéfices accroissent ce qu’on appelle quelquefois le « soft power », cet ensemble de moyens économiques ou culturels qui permettent d’influencer de façon non coercitive d’autres États mais qui donnent néanmoins un avantage réel sur eux.
Sur le plan des valeurs, les technologies ne sont pas neutres et produisent des modèles politiques et sociaux qui peuvent entraîner des clivages et entrer en conflit. On sait que la Chine ou la Russie ont une mainmise très forte sur le développement des technologies du numérique qui, au nom de l’intérêt collectif, leur donne un contrôle sur les chaines industrielles et les populations. En Occident, avec d’ailleurs des nuances entre l’Amérique du Nord et l’Europe, la gestion des données sensibles débouche très vite sur la question des libertés individuelles.

 

Technologies et disponibilités des ressources

Ces trois niveaux de conflits ne sont pas nouveaux. Déjà au temps de la « guerre froide » (1945-1990) entre l’URSS et les États-Unis, on relevait cette course aux nouvelles armes nucléaires et à la conquête de l’espace, la compétition entre appareils économiques et la rivalité entre modèles capitaliste et communiste. Donc le parallèle avec une nouvelle « guerre froide » entre les États-Unis et la Chine n’est pas dénué de sens.
Un autre aspect de la situation actuelle renvoie à la classique rivalité pour la maîtrise des ressources naturelles. Le développement des énergies renouvelables ou des véhicules électriques conduit à s’interroger sur la disponibilité de certains minerais et matériaux comme les « terres rares ». L’utilisation massive de semi-conducteurs pose la question de l’organisation de filières de production dans son propre pays ou dans des pays non hostiles. La question de la « dépendance », qui a marqué profondément l’histoire du pétrole et aujourd’hui celle du gaz, n’a donc pas disparu.
Elfin, quand bien même les technologies sont au cœur de la force militaire, de la économique et de l’influence des modèles politiques, elles n’assurent pas automatiquement la « victoire » dans des conflits à venir. Le retrait des Etats-Unis d'Afghanistan après 20 ans de guerre contre les Talibans en est un exemple. 
Alice Pannier (@AlicePannier) est responsable du programme Géopolitique des technologies, lancé à l’Ifri (Institut français des relations internationales) en octobre 2020. De 2017 à 2020, elle était professeure assistante à l’Université Johns Hopkins à Washington. Diplômée du King’s College de Londres, de l’Université Panthéon-Sorbonne et de Sciences-Po Paris, elle a également travaillé comme chercheuse à l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire (IRSEM). Elle est l’auteure de Rivals in Arms: The Rise of UK-France Defence Relations in the 21st Century (McGill-Queen’s University Press, octobre 2020) et co-auteure, avec Olivier Schmitt, de French Defence Policy since the End of the Cold War (Routledge, février 2021).