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Décryptages

L’agriculture dans la ville

L’urbanisation de la planète incite à rapprocher les cultures vivrières du centre des villes. L’objectif est de réduire les circuits de distribution entre producteurs et consommateurs, de mieux gérer les déchets organiques et de contribuer à une végétalisation des zones urbaines pour limiter les îlots de chaleur. Dans les pays les plus pauvres, où l’urbanisation est très forte, l’agriculture et le petit élevage péri-urbain permettent d’améliorer le niveau de vie des nouveaux citadins.

De nombreuses villes ont commencé à installer des fermes urbaines, où les plantes poussent hors sol, sous la lumière articifielle, avec apports d' eau et de fertilisants bien calibrés.
De nombreuses villes ont commencé à installer des fermes urbaines, où les plantes poussent hors sol, sous la lumière artificielle, avec apports d' eau et de fertilisants bien calibrés. ©SHUTTERSTOCK

L’agriculture urbaine n’est pas une nouveauté. Les voyageurs qui arrivaient à Babylone au début du IIe millénaire avant J.-C. ont décrit les vergers, les potagers et les champs cultivés des faubourgs de la grande ville mésopotamienne. Au-dessus, s’élevaient les « jardins suspendus », une des sept « merveilles » du monde antique, eux-mêmes producteurs de fruits destinés à la cour de Nabuchodonosor et aux offrandes aux dieux.

Plus près de nous, la révolution industrielle s’accompagna de la création, en Angleterre puis en Europe continentale, de « jardins ouvriers », auxquels était souvent attachée une dimension  « morale » : maintenir les valeurs rurales et familiales, au cœur de la ville et de ses tentations…

Aujourd’hui, c’est la croissance démographique mondiale et l’urbanisation galopante prévue dans les prochaines décennies qui relancent les innovations et les recherches sur l’agriculture en milieu urbain. Elles vont du micro-jardinage destiné à aider les populations les plus pauvres d’Afrique et d’Amérique du sud déplacées par l’exode rural aux fermes verticales les plus futuristes du Japon ou d’Amérique du nord.

Une réalité dans les pays en développement

Selon la définition de l’organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), l’agriculture urbaine et périurbaine (AUP) consiste à cultiver des plantes et à élever des animaux à l’intérieur et aux alentours des villes. L’AUP subvient déjà aux besoins du quart de la population urbaine mondiale. Son développement est essentiel compte tenu de l’essor de la population urbaine qui a progressé en dix ans presque deux fois plus vite que la population totale. En 2025, toujours selon la FAO, plus de la moitié de la population du monde en développement, soit 3,5 milliards de personnes, sera concentrée dans les villes.

Nourrir ces populations nouvelles implique de maintenir des espaces agricoles en milieu périurbain afin de ralentir la déforestation et de réduire les coûts énergétiques de la chaîne du froid et de transport entre les zones de production et de consommation. La FAO a engagé aussi des programmes pour inciter les populations pauvres des villes à installer des micro-jardins, à la fois pour leur propre approvisionnement et pour dégager un petit revenu complémentaire. S’il est bien cultivé, un mètre carré de microjardin peut donner, au choix, 30 kg de tomates par an, 36 laitues tous les 60 jours, 10 choux tous les 90 jours, 100 oignons tous les 120 jours. Ce mètre carré a besoin en zone tropicale de trois litres d’eau par jour, ce qui peut être assuré, selon les climats, par la récupération d’eau de pluie et son stockage à partir d’un toit de 10 m2. Les jardins potagers peuvent être jusqu’à 15 fois plus productifs que les exploitations des zones rurales, selon la FAO.

L’agriculture urbaine doit bien sûr surmonter des obstacles : mauvaise qualité des sols, pollution de l’air, usage inapproprié de pesticides et d’engrais qui contaminent l’eau, gestion de la biodiversitéLa biodiversité désigne la diversité naturelle des organismes vivants... etc….

25 : le nombre de récoltes de salades par an dans une ferme verticale de haute technologie

Les nouvelles fermes verticales

Dans les pays industrialisés, deux méthodes ont été développées pour rapprocher la production agricole.

  • La plus simple consiste à utiliser des toits d’immeubles, avec des bacs remplis de terre, en vue d’une petite production qui peut par exemple fournir des restaurants d’entreprises.
  • La seconde, beaucoup plus sophistiquée, se développe dans des pays comme le Japon, la Corée, Singapour, les États-Unis, le Canada, avec des « fermes verticales », assurant une culture « hors sol » et nécessitant beaucoup moins d’espace. Voir la vidéo Faire pousser la nature en ville : comment ça marche ?

La culture hors sol prend deux formes principales :

  • l’hydroponie, la plus ancienne, où les plantes s’enracinent dans un substrat inerte, par exemple la pierre ponce, qui est irrigué par une solution aqueuse nutritive, contenant des sels minéraux riches en azote, en phosphates, en potassium.
  • l’aéroponie, où les plantes sont installées sur des supports plastiques, avec les racines à l’air libre, exposés à des vaporisations de solutions nutritives.

Différents dispositifs assurent une utilisation de l’eau en circuit fermé, une ventilation permanente et une exposition à la lumière, soit naturelle, soit artificielle. La possibilité de contrôler les conditions d’humidité et de température assurent des croissances de 4 à 6 fois plus rapides.

L’agriculture dans ou proche des villes subvient déjà aux besoins du quart de la population urbaine mondiale.

 

Dans l’État américain du New Jersey, le groupe Aerofarms a développé des fermes où les salades peuvent pousser en deux semaines. Le recyclage de l'eau permet une économie de 95 % par rapport à une culture traditionnelle. Les légumes poussent sans aucun pesticide ou herbicide, surveillés par des employés en combinaisons stériles.

À Singapour, où le manque d’espace conduit à importer la quasi-totalité de l’alimentation, des centaines de tours d’aluminium de 9 mètres ont été installées. Elles permettent la rotation des plants, qui montent vers la lumière puis descendent puiser l’eau dans des bacs alimentés par l’eau de pluie.

Au Japon, où la surface agricole est six fois plus petite qu’en France avec une population double, de grands groupes industriels ont investi dans l’agriculture verticale. Toshiba par exemple a installé une ferme près de Tokyo qui produit 3 millions de sachets de salades et d’épinards par an. L’accident nucléaire de Fukushima, en introduisant la crainte de légumes irradiés, a contribué au succès de ce type de cultures. Certains restaurants proposent même à leurs clients des salades cultivées devant eux dans de mini-serres…

Les fermes verticales présentent deux inconvénients : la nécessité de disposer les plants sur des étagères conduit à privilégier des espèces de petite taille. La culture de céréales est à ce stade exclue.

Outre ses avantages économiques et écologiques, la petite agriculture en milieu urbain est souvent considérée comme un moyen de tisser du « lien social », c’est-à-dire d’associer des habitants dans un projet commun. C’est un objectif des « jardins partagés » de plus en plus fréquents dans les villes occidentales.