Dossier : La géopolitique du pétrole et du gaz

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La « révolution » américaine des hydrocarbures de schiste

La « révolution » américaine des gaz et pétroles de schiste, qui se développe à partir de 2007, a déjà modifié le paysage énergétique de la planète et pourrait avoir des conséquences à long terme sur la géopolitique mondiale.

La « révolution » américaine des hydrocarbures de schiste
L'exploitation des gaz de schiste aux États-Unis a largement rebattu les cartes des équilibres énergétiques mondiaux. © GONZALEZ THIERRY - TOTAL

L’exploitation du gaz de schisteLes gaz de schiste (ou shale gas) sont situés dans des roches sédimentaires argileuses enfouies à de grandes profondeurs... depuis 2007 et celle des pétroles de schiste qui s’accélère depuis 2010 ont permis aux États-Unis d’accroître leur production d’hydrocarburesLes hydrocarbures sont des composés chimiques dont les molécules sont constituées d'atomes de carbone et d'hydrogène.... Au cours de l’été 2014, selon des statistiques convergentes, les États-Unis sont devenus les premiers producteurs de pétrolePétrole non raffiné. brut et de gaz naturel, devançant à la fois l’Arabie Saoudite et la  Russie. 1

Malgré les oppositions aux techniques d’exploitation par fracturation des roches-mères, et les doutes réguliers sur la rentabilité économique à long terme, ce mouvement devrait se poursuivre et assurer l’autosuffisance énergétique des États-Unis dans 20 ans. Le taux de dépendance énergétique global du pays, qui est un élément important des préoccupations stratégiques de Washington, a été divisé par deux en dix ans. La dépendance en gaz naturel est passée de 18 à 4 % de leur consommation, ce qui correspond à une quasi-autosuffisance, et les États-Unis ont commencé à construire des unités de liquéfactionLa liquéfaction désigne l'un des changements d'état de la matière, de l'état gazeux vers l'état liquide... de gaz pour être en mesure d’en exporter. Dans le domaine pétrolier, les États-Unis ont pendant longtemps produit autant qu’ils consommaient. Mais à partir des années 1970, ils étaient devenus dépendants, jusqu’aux deux tiers de leur consommation en 2005.  Ce taux est tombé à 38  % en 2014.

Cette «  révolution  »  des hydrocarbures non conventionnels a déjà eu de multiples effets.

2035 : la date probable de l’autosuffisance énergétique des États-Unis

Les effets aux États-Unis et sur les marchés du gaz

L’essor du gaz a fait reculer le charbon dans la production de l’électricité américaine, poussant les producteurs de houilleAu sens strict, la houille désigne la qualité de charbon intermédiaire entre le lignite et l'anthracite... à accroître leurs exportations dans le monde, et notamment en Europe, avec l’autorisation de l’administration américaine. Attirées par les faibles prix du gaz, de nombreuses industries énergivores se sont relocalisées sur le territoire américain, contribuant à améliorer le marché de l’emploi, et des secteurs comme le raffinageEnsemble des opérations industrielles permettant d'élaborer divers produits pétroliers (gaz, essences, fiouls, bitumes…) à partir de pétroles bruts. et la pétrochimieLa pétrochimie est la chimie des dérivés du pétrole. Elle permet la fabrication de nombreux produits de notre environnement quotidien. ont gagné un avantage compétitif majeur sur ceux de l’Europe et du Japon.

L’abondance du gaz de schiste a eu pour effet de faire baisser les prix du gaz sur le marché nord-américain et donc d’accentuer les disparités avec les deux autres grands marchés régionaux, celui de l’Europe et celui de l’Asie. Contrairement à celui du pétrole, le marché du gaz n’est pas mondialisé, en raison des difficultés de transport, qui nécessitent des liaisons terrestres par gazoducs ou des processus coûteux de liquéfaction/regazéification pour assurer l’acheminement du gaz naturel liquéfié (GNLLe GNL est du gaz naturel liquéfié (LNG en anglais), constitué presque exclusivement de méthane...) par méthaniers. Les prix sur les marchés européens ou asiatiques (ces derniers s’étant cependant effondrés fin 2014 en raison d’une faiblesse de la demande) restent deux ou trois fois plus chers que ceux sur le marché américain (Voir le point de vue : « Europe-Russie : la géopolitique du gaz »)

Le marché du pétrole est mondial, celui du gaz divisé en 3 zones (Amérique du Nord, Europe, Asie).

Les effets sur les marchés du pétrole

La chute des prix du gaz aux États-Unis n’a pas freiné l’exploitation des hydrocarbures de schiste. Celle-ci s’est plus nettement orientée vers les liquides associés au gaz, c’est-à-dire les pétroles de schiste et les pétroles légers de réservoirs compacts (tight oil), devenus très rentables en raison du prix élevé du barilUnité de mesure de volume de pétrole brut qui équivaut à environ 159 litres (0,159 m3)... jusqu’à l’été 2014.

Les grands producteurs d’hydrocarbures – pays du Golfe et Russie – ne se sont d’abord pas inquiétés de l’essor de la production américaine. Pour eux, le coût d’exploitation de ces hydrocarbures non conventionnels allait rapidement les freiner. Mais grâce aux progrès technologiques qu’entraîne tout type d’exploitation nouveau, ce coût s’est rapproché de celui des pétroles en offshoreTerme anglais désignant les zones et les opérations d'exploration ou d'exploitation pétrolières en mer... et en zones difficiles. 

À l’été 2014, l’Arabie Saoudite a modifié son analyse. Pour garder ses parts de marché, elle a décidé de maintenir sa production et celle de l’OPEPCréée en 1960, l’Opep regroupe 12 pays membres (l'Algérie, l'Angola, l'Arabie Saoudite, les Émirats Arabes Unis, l'Equateur, l'Iran, l'Irak... en général, afin de faire baisser les cours, estimant qu’il y aura un moment où le prix bas du baril rendra insupportables les coûts de production des hydrocarbures non conventionnels.

Parti de plus de 100 dollars au cours des années 2012 à 2014, le baril de BrentLe Brent est le nom donné à un pétrole relativement léger, constitué d'un mélange de bruts issus de 19 gisements en mer du Nord... est tombé autour de 60 dollars à la mi-2015 puis a continué sa chute jusqu’à descendre en janvier 2016 en dessous de la barre des 30 dollars, un niveau jamais vu depuis 2003.

Cette situation rend de plus en plus difficile la rentabilité du pétrole de schiste américain mais elle creuse dans le même temps le déficit budgétaire de l’Arabie Saoudite, au risque d’y provoquer des déséquilibres politiques. La baisse a des effets bénéfiques pour les pays consommateurs, qui voient leurs factures énergétiques baisser, mais se révèle lourde de menaces pour les pays producteurs dont l’économie repose essentiellement sur la « rente pétrolière », comme le Venezuela, l’Algérie, le Nigeria. 

 

Source :

(1) Statistiques BP