Points de vue

Les enjeux de l'énergie en Méditerranée

Francis Perrin
Francis PerrinChercheur associé à l'OCP Policy Center (Rabat) et directeur de recherche à l'IRIS

" La découverte de gisements gaziers en Méditerranée orientale a fait de cette zone une nouvelle région énergétique du monde."

La Méditerranée orientale, une nouvelle "province gazière"

Carrefour de trois continents, fragile sur le plan environnemental, le bassin méditerranéen est aussi une région source d’énergies, qu’il s’agisse des énergies renouvelablesOn appelle énergie renouvelable une source d'énergie dont le renouvellement naturel est immédiat ou très rapide..., comme celles du vent ou du soleil, ou des énergies fossiles présentes dans son sous-sol. Francis Perrin, expert géopolitique, analyse ici les conséquences des exploitations de gaz naturel en cours ou en préparation dans la partie orientale de la Méditerranée.

La découverte de gisementsUn gisement est une accumulation de matière première (pétrole, gaz, charbon, uranium, minerai métallique, substance utile…)... gaziers en Méditerranée orientale a fait de cette zone de contact entre civilisations millénaires, soumise depuis toujours à des tensions politiques fortes, une nouvelle région énergétique du monde, aux portes de l’Europe, de l’Afrique et du Moyen-Orient.

L’exploitation du gaz naturel a commencé au large de l’Égypte, puis d’Israël plus récemment ; deux gisements ont été découverts au large de la République de Chypre ainsi qu'un autre au large de Gaza ; des travaux d'exploration vont être lancés sur deux blocs au large du Liban où le potentiel paraît intéressant. Ainsi émerge, dans ce bassin du Levant, une nouvelle « province gazière », c'est-à-dire une zone contenant d'importantes réserves prouvées et qui a vocation à approvisionner les marchés internationaux. Sera-t-elle un foyer de nouvelles tensions ou au contraire un facteur de coopération et de paix ? Les deux à la fois sans doute…

La thèse pessimiste ne peut être écartée : la guerre en Syrie, le conflit israélo-palestinien, la pomme de discorde chypriote entre la Turquie et la Grèce, les tensions entre Israël et le Liban empoisonnent déjà une atmosphère qui pourrait être alourdie par l’odeur du gaz. Mais ce risque politique évident n’a pas bloqué jusqu’à présent le nouveau développement économique. Car les États ont un intérêt commun à valoriser ce gaz. S’ils ne le font pas, ils seront tous perdants.

L’Égypte, qui était encore au début de cette décennie un pays exportateur net de gaz, a besoin des ressources de son gisement géant de Zohr pour satisfaire sa consommation intérieure. Israël a besoin d’accroître son autonomie énergétique grâce à ses champs de Léviathan et Tamar. Le Liban a besoin de financer sa reconstruction. Chypre, membre de l’Union Européenne (UE), peut, avec son champ prometteur Aphrodite, jouer un rôle dans la politique d’"union de l’énergie" que poursuit la Commission européenne pour réduire la dépendance de l’Europe envers la Russie.

Ces aspirations convergent vers des coopérations naissantes. Elles sont perceptibles dans le projet de gazoducCanalisations destinées à transporter du gaz sur de longues distances (sur terre ou au fond de la mer). Israël-Chypre-Grèce-Italie qui est en négociation et auquel l’UE pourrait participer financièrement. Autre exemple, l’Égypte, dans l’attente de la montée en puissanceEn physique, la puissance représente la quantité d'énergie fournie par un système par unité de temps... de Zohr et d'autres projets, a signé deux contrats avec Israël pour importer du gaz et négocie avec Chypre.

Le rôle de la Russie et de la Turquie

En plus de l'UE et des incontournables États-Unis, deux grandes puissances suivent les événements avec attention.

La Russie, principal fournisseur de l’Europe, peut s’inquiéter d’une concurrence nouvelle. Mais la stratégie de Gazprom, sa grande société énergétique publique, est d’essayer de s’assurer un degré de contrôle des projets dans la zone en y prenant des participations. Dans le cas de Zohr, le gisement égyptien qui est entré en production en décembre 2017, la société pétrolière russe Rosneft a pris 30 % dans un consortiumUn consortium est un groupement de personnes physiques ou morales, publiques ou privées... aux côtés du groupe italien ENI (60 %) et du groupe BP (10 %).

La Turquie sait qu’elle occupe une position géographique clé. Son potentiel en gaz offshoreTerme anglais désignant les zones et les opérations d'exploration ou d'exploitation pétrolières en mer... apparaît plus limité mais elle est à la croisée d’un vaste réseau de gazoducs en fonctionnement ou en projet. Il y a le Turkish Stream (ou Turkstream) que la Russie souhaite substituer au gazoduc direct initialement prévu vers l’Europe du Sud. L’autre gazoduc qui apportera en Europe le gaz de la mer Caspienne via l’Azerbaïdjan et la Géorgie transitera aussi par la Turquie. Il y a aussi les perspectives de pipelines à partir de l’Iran ou de l’Irak quand ces pays auront pris pied sur les marchés internationaux. Outre les gazoducs, il y a un autre moyen pour transporter le gaz : c’est le recours au gaz liquéfié (GNLLe GNL est du gaz naturel liquéfié (LNG en anglais), constitué presque exclusivement de méthane...) que les méthaniers peuvent transporter de façon très flexible d’un point à un autre, sans les contraintes d’un lien fixe.

Enfin, n’oublions pas les deux autres grands producteurs méditerranéens d’hydrocarburesLes hydrocarbures sont des composés chimiques dont les molécules sont constituées d'atomes de carbone et d'hydrogène..., que sont l’Algérie et la Libye. La Libye - qui est un pays davantage pétrolier que gazier - a pour priorité immédiate d’accroître sa production et ses exportations de pétrolePétrole non raffiné. dans un contexte politique et sécuritaire très instable. L’Algérie doit veiller - un peu comme l’Égypte - à ce que sa consommation intérieure - notamment électrique - en croissance très forte ne tarisse pas peu à peu ses capacités d’exportation de gaz. Elle a engagé dans ce but un important programme de développement des énergies renouvelables et n’exclut pas d’exploiter les ressources de gaz de schiste de son sous-sol saharien.

 

 

Diplômé de l’Institut des Sciences politiques et de la Faculté de Sciences économiques de Grenoble, Francis Perrin est un spécialiste de la géopolitique de l’énergie et a dirigé et collaboré à diverses revues spécialisées dans le secteur des hydrocarbures. Il est chercheur associé à l'OCP Policy Center (Rabat) et directeur de recherche à l'IRIS (Institut de Relations Internationales et Stratégiques).

 

Patricia Marin
Patricia MarinResponsable des énergies marines renouvelables au Pôle Mer Méditerranée de la région PACA

"Les coûts de l’éolien flottant sont aujourd’hui plus élevés puisqu’on est dans la phase de démonstration."

L’éolien flottant, l’énergie marine de la Méditerranée

Objet de recherche et de développement dans de nombreux pays du monde, l’éolien flottant permet d’aller chercher les vents les plus forts et les plus réguliers au large des côtes. Il est la seule énergie marine réellement exploitable en mer Méditerranée et la France est, par sa position géographique et les compétences de ses entreprises, très bien placée dans ce secteur émergent. Une analyse de Patricia Marin, responsable des énergies marines renouvelables au Pôle Mer Méditerranée de la région PACA.

Parmi les diverses formes des énergies marines renouvelables, seule l’éolien paraît avoir des perspectives en mer Méditerranée. Les courants et la houle n’y sont pas assez puissants pour justifier des projets d’hydroliennes ou de système houlomoteurs, plutôt réservés aux océans. L’utilisation de l’énergie thermique, grâce aux différences de températures à différentes profondeurs, requiert des eaux tropicales chaudes.

Dans le secteur de l’éolien offshoreTerme anglais désignant les zones et les opérations d'exploration ou d'exploitation pétrolières en mer..., c’est l‘éolien flottant qui devrait être prédominant. La bathymétrieTopographie des fonds marins et océaniques. Les mesures bathymétriques permettent d'établir une carte des profondeurs d'eau., c’est-à-dire la science de la mesure des profondeurs et du relief du sol marin, révèle en Méditerranée des fonds qui descendent très vite à partir des rivages. L’installation d’« éoliennes posées » sur le sol marin est impossible au-delà de 50 mètres de profondeur et impliquerait donc de construire les fondations près de la côte. Or , sur les rivages méditerranéens, le tourisme est souvent l’activité économique la plus rentable ; les riverains et les élus locaux ne sont pas prêts à voir des éoliennes barrer leur horizon proche.

Les éoliennes flottantes, qui peuvent être ancrées plus au large, ont déjà dépassé le cap du prototypage. Le Japon a effectué des tests, notamment au large de Fukushima, ainsi que la Norvège. Pendant trois ans, un prototype a été installé au large du Portugal, dans des vagues pouvant dépasser 15 mètres. En France, le « démonstrateur » Floatgen, inauguré en octobre 2017, rejoindra le site d’essais de l’école d’ingénieurs Centrale Nantes (SEM-REV) en face du Croisic. L’Écosse est allée encore plus loin en construisant en trois ans une première ferme flottante de trois éoliennes.

En mer Méditerranée, la Grèce et la Turquie ont du potentiel de vent dans quelques zones et l’Italie a un projet en cours. Mais c’est la France qui devrait devenir leader du secteur, pour une raison simple : le golfe du Lion a les régimes de vent les plus favorables, avec un potentiel total estimé à 3 GW.

En 2015, la France a retenu quatre projets de fermes « pilotes », dont trois en Méditerranée, dans ce golfe très venté. Deux seront en Occitanie, au large de Gruissan et de Port Leucate, et comporteront chacune quatre éoliennes de 6 MW. La troisième ferme sera en région Provence-Alpes-Côte d’Azur (PACA), au large de Marseille, avec trois éoliennes de 8 MW. La 4ème  ferme sera vers l’île de Groix, dans l’Atlantique. À terme, ce sont des fermes de 500 MW, donc plusieurs dizaines d’éoliennes flottantes, qui sont envisagées. 

La mise en place de l’éolien flottant suppose d’abord un processus de concertation. Les riverains sont moins concernés puisque les éoliennes seront à plus de 15 km de la côte, mais il faut tenir compte des principaux usagers de la mer : les pêcheurs d’abord, les compagnies de trafic maritime, les autorités militaires. Des études d’impact sont conduites pour étudier les conséquences sur la faune marine : les fermes flottantes constitueront des zones protégées, qui pourraient s’avérer favorables au développement de cette faune.

Des coûts appelés à se réduire

L’éolien flottant peut utiliser les mêmes grandes éoliennes que l’éolien « posé », c’est-à-dire des machines d’une hauteur d’environ 200 mètres en bout de pâle et d’une puissanceEn physique, la puissance représente la quantité d'énergie fournie par un système par unité de temps... de 8 à 10 MW actuellement et à terme de 15 MW. Les défis techniques relèvent plus des systèmes de flottaison et d’ancrage, des sujets qui sont bien connus des spécialistes de l’offshore pétrolier. Il faut aussi prévoir des aménagements particuliers dans les ports concernés. Les flotteurs - comme ceux prévus en France - mesurent entre 50 et 80 mètres, et il faut les assembler avant de remorquer l’éolienne au large. Si un problème sérieux de maintenance survient, l’éolienne peut en sens inverse être ramenée au port pour réparation. Pour les projets français en Méditerranée, ce sont les ports de Marseille-Fos et de Port-la-Nouvelle qui assureront ces services portuaires.

Les coûts de l’éolien flottant sont aujourd’hui plus élevés puisqu’on est dans la phase de démonstration. Mais à terme, le meilleur rendement des éoliennes géantes, la régularité des vents, les économies d’installation et de maintenance devraient rapprocher les coûts de ceux de l’éolien posé, ce qui est une condition indispensable pour le développement de ce secteur. En pointe dans ce secteur nouveau, la France accueille tous les deux ans la plus grande conférence mondiale sur l’éolien flottant (FOWT), réunissant quelque 800 experts venus de plus de 20 pays. Outre le Japon et l’Écosse, les pays les plus en avance sont les États-Unis, sur leur côte ouest, Taïwan et l’Australie.

 

 

Patricia Marin est responsable des énergies marines renouvelables au Pôle Mer Méditerranée de la région PACA (Provence-Alpes-Côte d’Azur). Le Pôle Mer Méditerranée est un pôle de compétitivité lancé en 2005 à l’initiative du constructeur naval DCNS et d’un noyau dur d’entrepreneurs et de laboratoires (Thales, ECA, CNIM, Ifremer, Principia et l’Université du Sud Toulon Var). Ingénieure en mécanique des fluides, Patricia Marin a travaillé chez Thales et Naval Group, avant de prendre ses fonctions au Pôle Mer Méditerranée.

 

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