Cinéma Littérature et Énergie

Le gaz de ville et sa lumière vus par la littérature du XIXème siècle

Couverture du livre Le Horla de Guy de Maupassant
© Le livre de poche

Décryptage réalisé par Alain Beltran, Directeur de recherche au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS).

Le XIXè siècle a connu une nouvelle énergie et une nouvelle lumière à partir de la distillation de la houilleAu sens strict, la houille désigne la qualité de charbon intermédiaire entre le lignite et l'anthracite... : le gaz de ville (ou gaz manufacturé). Cette invention a permis de chauffer et d’illuminer. Elle est inséparable de ce siècle d’innovation même si dans la plupart des pays le gaz de ville n’a laissé que peu de traces matérielles (quelques rues de l’usine à gaz, quelques gazomètres et des réverbères en général reconvertis à l’électricité). Ce gaz manufacturé a été inventé, selon qu’on soit d’un côté ou de l’autre de la Manche, par le Français Lebon ou le Britannique William Murdoch. Peu importe. Toutes les villes de moyenne importance et bien entendu de premier plan se sont dotées d’usines à gaz et de distributions publiques. Mais laissons de côté les usages moteur ou la chimie pour nous intéresser à l’éclairage. Celui-ci a commencé dans les passages de Paris au début du XIXè siècle et les derniers réverbères ont disparu dans les années 1960/1970 seulement (il semble qu’un réverbère à gaz fasse de la résistance dans une rue de Malakoff). Si les artistes et écrivains ont peu fait l’éloge des usines à gaz qui étaient assez polluantes, il en va différemment pour la lumière au gaz, l’allumeur et le réverbère lui-même.

L’usine à gaz : un univers mystérieux sinon inquiétant

Les usines de distillation de houille donnaient du gaz et de nombreux sous-produits (comme le cokeLe coke est un dérivé du charbon traité par pyrolyse. Il est composé de carbone presque pur..., le soufre, l’ammoniaque ou des goudrons). Ce gaz était d’abord stocké dans des gazomètres à la forme cylindrique bien reconnaissables avant d’être distribué auprès de la clientèle. Même si les usines à gaz étaient souvent situées à la périphérie proche des villes, les descriptions littéraires sont plutôt rares. Guy de Maupassant (1887, Le voyage du Horla) décrit ainsi l’usine à gaz de la Villette : « On dirait les ruines colossales d’une ville de cyclopes. D’énormes et sombres avenues s’ouvrent entre les lourds gazomètres alignés l’un derrière l’autre, pareilles à des colonnes monstrueuses, tronquées, inégalement hautes et qui portaient sans doute, autrefois, quelque effrayant édifice de fer. » Un tableau de Ernest-Jean Delahaye conservé au Petit Palais nous dépeint une autre usine parisienne, celle de Courcelles en 1884, au milieu des fumées et du charbon incandescent. Plus tard, Paul Morand dans l’Europe galante (1925) évoque « les gazomètres de Vanves, carcasses de colisées mangées par les vautours ».

 

The Gasworks at Courcelles (L’usine à gaz de Courcelles), Ernest Delahaye

Loin de ces tableaux en général peu positifs, Le Tour de France par deux enfants (livre au succès phénoménal dans lequel des générations d’écoliers ont appris à lire mais aussi à connaître la géographie, l’histoire, les sciences de la vie… avec un souffle patriotique évident) s’attarde sur une usine à gaz, représentée en vignette. Quand ils passent en Haute-Marne, les deux enfants évoquent Philippe Lebon, inventeur du gaz d’éclairage. Enthousiaste, ce dernier aurait déclaré aux habitants de son village : « Je retourne à Paris, et de là je puis, si vous voulez, vous chauffer et vous éclairer avec du gaz que je vous enverrai par des tuyaux » (Le Tour de France par deux enfants, édition Belin de 1877, page 274). Une vignette montre une usine à gaz avec sa cheminée fumante, ses tas de charbon et ses gazomètres où l’on stockait le gaz manufacturé avant de le distribuer vers les abonnés.

Villes-lumière

L’éclairage des villes fut un problème récurrent depuis le Moyen-Age. Avec le gaz d’éclairage, la torche, la bougie et l’huile sont bientôt reléguées dans les rues peu fréquentées avant de disparaître. Mais le combat fut rude et avant de triompher le gaz dut vaincre bien des résistances, ce que dans la préface de son livre « Essai critique sur le gaz hydrogèneL'hydrogène est l'atome le plus simple et le plus léger. C'est l'élément de très loin le plus abondant de l’univers. , 1823 » Charles Nodier résume (ironiquement) par ces vers :

« Le gaz, poursuivant sa carrière,

Verse des torrents de lumière

Sur ses obscurs blasphémateurs. »

La croissance de la lumière distribuée grâce au gaz peut être apparentée à un progrès de la civilisation ce qui a « désenchanté » la nuit, selon la jolie expression d’un historien. Certains préfets comme Rambuteau ont eu une politique volontariste en faveur du gaz (près de 9000 becs de gaz en 1847 à Paris). Pour comprendre les réactions des contemporains, il faut donc imaginer le gaz de ville comme un des symboles de la modernité, en particulier par l’abondance de lumière apportée dans les villes. La géographie et l’aspect des villes en étaient transformées, à commencer par la capitale. Nos deux petits Alsaciens du Tour de France par deux enfants, s’émerveillent de l’éclairage urbain : « Chaque soir 30 000 becs de gaz s’allument, les magasins s’illuminent et toutes les voitures passent avec des lanternes brillantes. » (page 280). Cette modernité presque trop tapageuse désespère un des héros de Flaubert: « Pécuchet en contemplant les becs de gaz gémit sur le débordement du luxe » (Bouvard et Pécuchet : l’action se place vers 1850 même si le livre a été publié en 1881). En effet, la capitale est magnifiée et mérite son nom de Ville-Lumière même si l’origine de l’expression prête à plusieurs hypothèses. En dehors des rues et boulevards, les grands magasins utilisent l’éclairage au gaz pour attirer la clientèle (bien décrit par Emile Zola dans Au bonheur des dames). L’importance de l’éclairage définit à lui seul la capitale : « On arriva bientôt sur le pavé. La voiture allait plus vite, les becs de gaz se multiplièrent, c’était Paris » (Gustave Flaubert, L’Education sentimentale). Zola dans l’Assommoir évoque « les files interminables des becs de gaz, tout cet infini noir et désert de Paris endormi ». Le héros de l’Education sentimentale qui ne veut pas revenir à Paris « cependant, regrettait jusqu’à la senteur du gaz » (chapitre VI). En effet, ce gaz issu du charbon avait une odeur et aussi une lumière : « cette clarté jaune avait quelque chose de lugubre. » (Guy de Maupassant). Quelquefois mal épuré, l’éclairage au gaz contenait encore des poussières. Conséquence, « Au plafond, le gaz avait passé comme un badigeon de suie » (Emile Zola, L’assommoir). Ou bien Zola évoque un plafond « verdi par le gaz » (Nana). Les contemporains s’étaient habitués à cette lumière vacillante, « remuant de grandes clartés troubles » (Zola, L’assommoir). Autour de ces taches de lumière, la vie s’organisait, sous toutes ses formes (« Les prostituées qu’il rencontrait aux feux du gaz », Flaubert, L’Education sentimentale, chapitre V). Dans les lieux clos, comme les salles de spectacle, la chaleurAujourd'hui, en thermodynamique statistique, la chaleur désigne un transfert d'agitation thermique des particules composant la matière... provoquée par le gaz est souvent évoquée comme ici au théâtre où se trouve Emma Bovary : « L’odeur du gaz se mêlait aux haleines ; le vent des éventails rendait l’atmosphère plus étouffante » (Gustave Flaubert, Madame Bovary). Toutefois, quand le gaz est éteint, le jeune Marcel Proust s’angoisse : « C’est minuit ; on vient d’éteindre le gaz ; le dernier domestique est parti et il faudra rester toute la nuit à souffrir sans remède » (A la recherche du temps perdu).

Les poètes et la lumière des villes

Si le témoignage des écrivains est au final assez mitigé (mais d’une grande fréquence), il en va différemment des poètes qui très souvent s’émerveillent des lumières apportées par le gaz de ville. Ainsi le poète belge Emile Verhaeren (La ville) :

« La ville au loin s’étale et domine la plaine

Comme un nocturne et colossal espoir ;

Elle surgit : désir, splendeur, hantise ;

Sa clarté se projette en lueurs jusqu’aux cieux,

Son gaz myriadaire en buissons d’or s’attise »

 

Verlaine (Croquis parisien) appréciait ce nouveau compagnon urbain :

 

« Moi, j’allais rêvant du divin Platon

Et de Phidias

Et de Salamine et de Marathon

Sous l’œil clignotant des bleus becs de gaz »

 

Georges Rodenbach (La ville est morte) est sensible aux nouveaux regards rendus possibles par un éclairage différent :

 

« Les canaux, pareils à des étoffes tramées

Dont les points d'or du gaz ont faufilé le bord »

 

La nouvelle lumière permet de vagabonder, de rêver plus facilement dans la ville : « A la clarté du gaz, je végète et je meurs » (Charles Cros, Plainte). Chez Baudelaire, qu’on présente en général comme rétif à la modernité , le monde actuel est « une grande barbarie éclairée au gaz ». Pourtant, ses poésies citent très souvent le gaz qui permet de magnifier la femme qu’il aime :

 

« Quand je contemple, aux feux du gaz qui le colore,
 
Ton front pâle, embelli par un morbide attrait,
 
Où les torches du soir allument une aurore
 
Et tes yeux attirants comme ceux d’un portrait »
 
(L’amour du mensonge, Les fleurs du mal)

 

En fait , chez Baudelaire, c’est davantage la ville qu’il déteste que sa parure lumineuse. A la fin du siècle, le poète symboliste Mallarmé a une double opinion de la nouvelle énergie : le gaz est bénéfique pour le poète quand il s’attache au théâtre mais maléfique quand il s’agit d’une lumière moderne, démocratique, satanique. D’une façon générale, les poètes ont apprécié la flamme vivante et tourbillonnante du gaz, sa mobilité capricieuse et active comme les feux de la poésie. Quand la lumière électrique apparaîtra à la fin du XIXè siècle, on lui reprochera sa blancheur aveuglante et sa fixité même si sur le plan de l’hygiène elle avait bien des avantages. D’ailleurs, quand le gaz disparaît, comme lors du siège de Paris par les Prussiens en 1870/1871, tout est sombre (Victor Hugo, L’année terrible):

 

« Plus de gaz ; Paris dort sous un large éteignoir ;

A six heures du soir, ténèbres. »

 

L’allumeur de réverbères

Il reste que pour allumer et éteindre ces innombrables becs de gaz, il fallait une véritable petite armée d’employés : les allumeurs de réverbère. Ces derniers sont des personnages incontournables de la ville. Leurs rondes, leur capacité à donner la lumière, leur longue perche et leur échelle en font une silhouette souvent croquée par les caricaturistes et évoquée dans les romans. En effet, leur passage était attendu et sans aucun doute faisaient-ils partie de la vie du quartier. Dans un roman américain de Miss Cumming traduit en français (L’allumeur de réverbère, The Lamplighter), une pauvre petite fille se réjouit de voir tous les soirs l’allumeur qui arrive avec son échelle : « cet éclat soudain apportait à son jeune cœur comme un rayon d’espérance et de bonheur ».

Mais sans doute, l’allumeur le plus connu est celui du Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry. Sur la cinquième planète, il y a juste assez de place pour loger un réverbère et un allumeur. « Quand il allume son réverbère, c’est comme s’il faisait naître une étoile de plus, ou une fleur ». Mais le pauvre ouvrier du fait que la planète tourne de plus en plus vite passe son temps à éteindre et allumer à chaque minute. Soit 1440 couchers de soleil par vingt-quatre heures… Certes, ce que fait l’allumeur peut paraître absurde, mais le Petit Prince l’aime bien et en aurait fait son ami. Car ce qu’il fait est « joli ». Une certaine nostalgie s’attache à ce personnage disparu : un roman de souvenirs du belge Jules Boulard s’intitule justement « L’allumeur de réverbère. » Au final, sur plus d’un siècle, l’éclairage au gaz a fait plus qu’éclairer ; il a illuminé et, en ce sens, la littérature en est un miroir fidèle.

Pour en savoir plus :

 

  • -une thèse capitale: Jean-Pierre Williot, Naissance d’un service public : le gaz à Paris, Paris, Editions Rive Droite, 1999.
  • -un ouvrage très illustré : Alain Beltran et Jean-Pierre Williot, GAZ, Du gaz en France à Gaz de France, deux siècles de culture gazière, Paris, Le Cherche-Midi, 2009.
  • -Gaz de France information, N°345, 1er décembre 1977 (tout un reportage intitulé « Gaz à toutes les pages » avec de très nombreuses citations sur le gaz, les gaziers, les réverbères…).
  • -Simone Delattre, Les douze heures noires : la nuit à Paris au XIXè siècle, Paris, Albin Michel, 2000.
  • -Wolfgang Schivelbusch, La nuit désenchantée. A propos de l’histoire de l’éclairage artificiel au XIXè siècle, traduit de l’allemand, Paris, Gallimard, 1993.
  • -et bien entendu tous les auteurs cités.

 

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