Points de vue

Transition énergétique : des objectifs crédibles ?

Marc Antoine Eyl Mazzegga
Marc-Antoine Eyl-MazzegaDirecteur du Centre Énergie & Climat de l'Ifri

"La dernière « Conférence des Parties » (COP25), organisée à Madrid fin 2019, a déçu beaucoup d’observateurs par son manque de volonté affichée dans l’action contre le réchauffement climatique."

Objectifs climatiques mondiaux : on est très loin du compte !

Un premier constat est que, quatre ans après l’Accord de Paris sur le climat adopté en décembre 2015, le monde est encore dans une trajectoire de réchauffement de la planète supérieur à 3 °C (en moyenne, et donc beaucoup plus dans certains régions). Or l’objectif fixé par la communauté internationale est de limiter cette augmentation de la température à +2 °C, voire idéalement à +1,5 °C. A ce jour, les efforts consentis par les États signataires ne suffisent pas. On est très loin du compte.

Un deuxième constat est que les signes d’une accélération du réchauffement climatiqueLe réchauffement climatique, appelé aussi réchauffement planétaire ou réchauffement global, est un phénomène d'augmentation de la température moyenne des océans... se multiplient. Avec les derniers rapports du GIECLe GIEC est le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat... , il y a un consensus scientifique qui se dégage pour estimer qu’un monde à +2 °C, ce n’est pas du tout un monde plus confortable ! C’est un monde très dégradé, très instable, voire très dangereux, qui détruit une partie de la biodiversitéLa biodiversité désigne la diversité naturelle des organismes vivants... , qui fait planer des menaces sur des populations entières.

Si ces deux éléments sont mis bout à bout, notre trajectoire énergétique et climatique actuelle est extrêmement préoccupante. Si le monde voulait s’inscrire dans la perspective des +1,5 °C, il faudrait sur les 10 prochaines années baisser de 7,6 % les émissions de CO2Dioxyde de carbone. Avec la vapeur d'eau, c’est le principal gaz à effet de serre (GES) de l'atmosphère terrestre... par an. Or depuis l’Accord de Paris, les émissions n’ont cessé de croître.

Le grand rendez-vous sera la COP26, fin 2020 à Glasgow. Il est dit dans l’Accord de Paris que les États devront soumettre des engagements à la hausse de leurs actions après cinq ans. Vu le peu de volontarisme exprimé à la COP25 de Madrid, les perspectives de la COP26 sont plutôt sombres à ce jour….

Où en est la gouvernance mondiale en ce domaine ?

L’Union européenne
Il faut d’abord souligner une excellente nouvelle : la décision de l’UE, deuxième plus grand émetteur « historique » (c’est-à-dire en quantités de CO2 cumulées depuis la période pré-industrielle) d’atteindre la neutralité carbone en 2050. L’UE prend ainsi ses responsabilités historiques et envoie un message au monde. L’UE va non seulement faire en sorte d’atténuer ses émissions internes, mais elle va aussi aider les pays extérieurs à s’adapter aux perturbations climatiques qui sont d’ores et déjà inévitables. La position européenne est une rupture positive majeure dans l’action climatique.

 

La Chine et l’Inde
Devenu le premier émetteur de gaz à effet de serrePhénomène naturel permettant un accroissement de la température de l'atmosphère d'une planète grâce à la présence de certains gaz... en valeur absolue dans le monde, la Chine présente une ambivalence. D’un côté, c’est le champion du développement des énergies renouvelablesOn appelle énergie renouvelable une source d'énergie dont le renouvellement naturel est immédiat ou très rapide... , de la mobilité propre, de la dépollution des villes. Elle a lancé le plus grand marché d’échanges de quotas de CO2 au monde dans le secteur de la production combinée d’électricité et de chaleurAujourd'hui, en thermodynamique statistique, la chaleur désigne un transfert d'agitation thermique des particules composant la matière... (avec un prix du carbone).

De l’autre côté, la Chine a ralenti sa politique de subventions des technologies bas carbone et a mis en construction de nouvelles centrales à charbon sur son territoire et à l’étranger. L’inertie de son système énergétique fondé sur le charbon est très forte. Mais la Chine maintient néanmoins son objectif d’un pic des émissions en 2030. Il faut aussi relever que des vieilles centrales à charbon sont remplacées par des unités modernes plus performantes. On observe au total un découplage entre la croissance économique et l’intensité énergétique (c’est-à-dire le rapport de la consommation d'énergie et le produit intérieur brut).

L’Inde de son côté continue de développer le solaire et commence à réduire les subventions vers le charbon, ce qui est un signe très important. À population quasi égale actuellement, l’Inde a près de six fois moins de capacités électriques installées que la Chine. Il est impératif que les capacités qu’elle met en place soient bas carbone.

 

Les États-Unis
L’attitude des États-Unis, qui se retirent de l’Accord de Paris, est plus inquiétante. Les USA ont été dépassés par la Chine en émissions en valeur absolue, mais par habitant ils émettent 17 fois plus qu’un Africain et deux fois plus qu’un Chinois…. Ils ne peuvent pas s’arroger plus de droits à émettre que des pays qui ont encore besoin de se développer. Il y a là une question de « justice climatique ».

Or même si certains États américains, comme la Californie, ont des politiques climatiques très avancées, les décisions du pouvoir fédéral, impulsées par le président Trump, sont très néfastes. Elles affaiblissent les réglementations environnementales. Et surtout c’est un signal envoyé à d’autres États réfractaires, comme le Brésil, l’Australie ou la Russie, qui constatent que la plus grande puissanceEn physique, la puissance représente la quantité d'énergie fournie par un système par unité de temps... privilégie son économie et les avantages de court terme par rapport à l’action internationale pour le climat. C’est une incitation à ralentir des efforts pourtant indispensables.

Aller plus loin : les résultats décevant de la COP25

 

Marc-Antoine Eyl-Mazzega est directeur du Centre Énergie & Climat de l'Ifri (Institut français des relations internationales) depuis septembre 2017. Auparavant, il a travaillé six ans à l’Agence internationale de l’énergie, où il a notamment été en charge de la Russie et de l’Afrique subsaharienne. Il a également travaillé à la Fondation Robert Schuman, où il a animé un observatoire sur l’Ukraine. Docteur de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris, il a la double nationalité française et allemande.

 

Benjamin Frémaux
Benjamin Frémaux Senior Fellow à l’Institut Montaigne

"La stratégie française en matière énergétique et climatique est définie dans différents textes et « feuilles de route ». L’objectif est de s’inscrire dans un cadre européen et de définir une trajectoire conforme à l’Accord universel sur le climat. "

La stratégie française : préciser les moyens

Afin d’atteindre la « neutralité » carbone en 2050, la France a décliné les objectifs européens pour 2020 et 2030 dans son droit national, notamment à travers la Programmation Pluriannuelle de l’Énergie (PPE). La PPE définit des objectifs quantitatifs en matière d’émissions de CO2Dioxyde de carbone. Avec la vapeur d'eau, c’est le principal gaz à effet de serre (GES) de l'atmosphère terrestre... et une indication des ressources publiques à mobiliser pour les atteindre.

La première PPE couvrait la période de 2016 à 2018. La deuxième PPE (2019-2023) a été rendue publique en janvier 2019. Si cette dernière a corrigé certaines insuffisances de la première, de nombreuses limites sont à relever. Des secteurs entiers, comme le transport longue distance, l’agriculture ou l’industrie, tous de grands émetteurs de gaz à effet de serrePhénomène naturel permettant un accroissement de la température de l'atmosphère d'une planète grâce à la présence de certains gaz... , en sont absents.

Que contient ce texte ? Ses dispositions nous permettront-elles d’atteindre les objectifs fixés ?

 

Le secteur de l’énergie.
La PPE démontre que le débat concernant la transition du mix énergétiqueLe mix énergétique, ou « bouquet énergétique », décrit la répartition des différentes sources d’énergies utilisées pour la consommation énergétique d’un territoire... se situe aujourd’hui essentiellement autour de la part du nucléaire et de celle des énergies renouvelablesOn appelle énergie renouvelable une source d'énergie dont le renouvellement naturel est immédiat ou très rapide... .
Le secteur du gaz apparaît comme le grand oublié de la nouvelle PPE, alors que dans de nombreux pays il constitue un des piliers de la transition énergétiqueLa transition énergétique désigne le passage du système actuel de production d'énergie...  .

La baisse du nucléaire dans le mix électriqueLe mix électrique représente les proportions de chacune des filières de production électrique : nucléaire, thermique... et la hausse des renouvelables électriques auront très peu d’impacts sur nos émissions de CO2, pourtant présentées comme étant notre combat prioritaire. La trajectoire de réduction à 50 % de la part du nucléaire d’ici 2035 voulue par l’État est acquise. C’est une décision politique légitime après l'accident de Fukushima qui consiste à ne pas vouloir mettre tous ses œufs dans le même panier. Mais cela ne doit pas exclure la réflexion autour de l’avenir du nucléaire, en France et dans le monde, peu présente aujourd’hui alors que le nucléaire nous permet d’avoir une énergie décarbonée.

De l’autre côté, il faut faire attention à ce que nos ressources financières ne soient pas toutes mobilisées pour le soutien aux énergies renouvelables électriques comme l’éolien offshoreTerme anglais désignant les zones et les opérations d'exploration ou d'exploitation pétrolières en mer... de première génération (celui de seconde génération est certes beaucoup moins coûteux).

 

Bâtiment et transports
Le problème n’est pas tant de fixer des objectifs que de définir les moyens pour y arriver et de les mettre en œuvre.

Dans le secteur du bâtiment, par exemple, nous réalisons trop peu de rénovations énergétiques, notamment en raison de freins administratifs ou financiers. Il faut des dispositifs ciblés tenant compte de la spécificité de chaque type d’utilisateur (ménages, entreprises, institutions) et de décideur (propriétaires privés ou publics, bailleurs sociaux).

Dans le domaine de la mobilité, les objectifs pour décarboner les transports routiers sont ambitieux, sauf pour les transports « longue distance » (aviation et navigation notamment) qui sont totalement absents de la PPE. Mais les moyens pour atteindre ces objectifs restent flous, notamment en l’absence de taxe carbone. La fiscalité carbone ne concerne aujourd’hui que la mobilité individuelle ; il faut l’élargir aux autres types de transports, maritime et aérien en particulier, même si cela se heurte à de nombreuses réticences.

 

L’implication des citoyens
Si la technologie est nécessaire pour permettre une meilleure efficacité énergétiqueEn économie, l'efficacité énergétique désigne les efforts déployés pour réduire la consommation d'énergie d'un système... , l’implication du consommateur l’est tout autant si l’on veut profondément modifier les comportements. Des efforts de pédagogie et d’accompagnement sont donc primordiaux.

Si l’on prend l’exemple du mouvement des « gilets jaunes », celui-ci n’est pas né d’une augmentation de la fiscalité carbone (certes prévue dans la loi mais pas encore mise en œuvre) mais d’une augmentation importante des prix du pétrolePétrole non raffiné. . Cependant, il a montré la sensibilité citoyenne : l’Institut Montaigne avait mis en garde au printemps 2018 sur les risques d'un mécanisme de taxe carbone sans accompagnement des populations les plus fragiles. En 2009, le premier projet de taxe carbone, qui faisait suite au Grenelle de l’environnement, prévoyait un retour aux ménages des produits de la taxe carbone sous la forme d'un chèque vert.

 

Le rôle de l’Europe
La mise en place d’une taxe carbone européenne pour les produits européens mais aussi pour les importations serait la stratégie la plus efficace et la moins coûteuse. L’opposition de certains pays d’Europe centrale et orientale pourrait malheureusement y être un frein. Par ailleurs, au-delà des sujets diplomatiques, il y a encore d'importants sujets de faisabilité technique à régler pour pouvoir mettre en place une telle taxe carbone aux frontières.

 

Aller plus loin : la PPE, chemin de la transition énergétique

 

Ancien élève de l'École polytechnique, ingénieur du corps des Mines, Benjamin Fremaux est depuis octobre 2019 directeur général d'Idex, un groupe spécialisé dans les services énergétiques aux entreprises et le développement des énergies renouvelables . Il est Senior Fellow du pôle énergie et climat de l'Institut Montaigne. Benjamin Fremaux a commencé sa carrière en 2006 dans l’administration environnementale au niveau régional puis a été membre du cabinet de Christine Lagarde, ministre de l'Economie, de l'Industrie et de l'Emploi. Il a été ensuite directeur de la stratégie du groupe nucléaire Areva. L’Institut Montaigne a abordé dans plusieurs rapports la question de la transition énergétique consultables sur son site (https://www.institutmontaigne.org/publications) : « Pour réussir la transition énergétique » (juin 2019) ; « Quelle place pour la voiture demain ? » (juin 2017) ; « Rénovation énergétique : chantier accessible à tous » (juillet 2019) ; « Transition énergétique : faisons jouer nos réseaux » (décembre 2019).

 

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