Points de vue

Les réserves de pétrole dans le monde

Etienne Angles d'Auriac
Étienne Angles d'AuriacVice-Président chargé de la stratégie de l'Exploration-Production au sein du groupe Total

"Le pétrole de schiste ne représente aujourd’hui que 5 % de la production mondiale."

Le développement du gaz naturel est un enjeu majeur

Les hydrocarburesLes hydrocarbures sont des composés chimiques dont les molécules sont constituées d'atomes de carbone et d'hydrogène... - pétrolePétrole non raffiné. et gaz - resteront incontournables dans les décennies à venir, même s’il faut développer toutes les autres formes possibles d’énergie, car le problème ne se pose pas en termes de compétition ; le monde a besoin de toutes les énergies. Dans ce contexte, quelles sont les perspectives de production de pétrole et de gaz dans le siècle à venir ? Une analyse d’Étienne Anglès d’Auriac, Vice-Président chargé de la stratégie de l'exploration-production au sein du groupe Total.

Le débat sur la durée de vie des réserves d’hydrocarbures - pétrole et gaz - dans le monde dure depuis des décennies, et se poursuivra encore, car il dépend de facteurs qui évoluent dans le temps : les technologies d’exploration et d’extraction, leurs coûts, l’évolution de la demande mondiale, l’accessibilité des gisementsUn gisement est une accumulation de matière première (pétrole, gaz, charbon, uranium, minerai métallique, substance utile…)... en fonction de la géopolitique mondiale, et bien d’autres variables.

Pointons quelques caractéristiques de la période actuelle :

  • depuis 30 ans, on découvre moins de pétrole qu’on n’en consomme, alors que la situation est inverse pour le gaz ;
  • cette situation d’"abondance" pour le gaz devrait continuer, même si la croissance de la demande est forte (de l'ordre de 2 % /an) ;
  • le sentiment d’abondance pour le pétrole, illustré par la chute des cours du barilUnité de mesure de volume de pétrole brut qui équivaut à environ 159 litres (0,159 m3)..., est plus conjoncturel. Il est dû à la révolution récente des hydrocarbures de schiste aux États-Unis. Mais le pétrole de schiste - appelé aussi huile de schiste - ne représente encore qu’une faible part de la production mondiale, de l'ordre de 5 % ; 
  • l’industrie pétrolière investissait en 2013-2014 plus de 700 milliards de dollars par an, aujourd’hui ce chiffre est tombé à un peu plus de 400 milliards. C’est insuffisant pour renouveler les réserves.

Revenons plus en détails sur les hydrocarbures dits "non conventionnels" : gaz et pétroles de schiste sont exploités ensemble. Il faut en effet du gaz pour "lever" l’huile ; si l’on n’a que du pétrole dans le sous-sol, l’extraction est difficile. L’idéal est d’avoir un équilibre entre les deux. Le développement du pétrole de schiste a donc mis sur le marché aux États-Unis un volume considérable de gaz additionnel, renforçant ainsi l'abondance de gaz, avec un prix parmi les plus faibles dans le monde.

Quand la production de pétrole de schiste a commencé à se développer fortement aux États-Unis, l’organisation des pays exportateurs de pétrole (opep)Créée en 1960, l’Opep regroupe 12 pays membres (l'Algérie, l'Angola, l'Arabie Saoudite, les Émirats Arabes Unis, l'Equateur, l'Iran, l'Irak... a réagi en augmentant sa production pour faire baisser les cours, avec l’idée que l’exploitation des gisements de schiste deviendrait trop coûteuse et donc ralentirait. Mais deux phénomènes ont démenti cette prévision : l’amélioration de la technologie, qui a permis de doubler la productivité, et la révélation du potentiel considérable d'un nouveau bassin, le "Permien" au Texas. Résultat : le pétrole de schiste est devenu, pour une large part, rentable à 50 dollars par baril, et on enregistre même  des « points morts » de l’équilibre financier à moins de 40 dollars le baril pour les meilleurs puitsDésigne la cavité cylindrique creusée dans le sous-sol par un forage..., donc bien en dessous du prix actuel du baril. De tels niveaux deviennent comparables à ceux de l’exploitation du pétrole conventionnel off-shore.

Le pétrole de schiste ne représente toutefois aujourd’hui que 5 % de la production mondiale. Sa part ne devrait pas dépasser 10 % dans une dizaine d’années. Le pétrole conventionnel restera donc incontournable, de même que l’exploitation offshoreTerme anglais désignant les zones et les opérations d'exploration ou d'exploitation pétrolières en mer... en eaux profondes.

L’impact du débat sur le changement climatique

Quels sont les stocks disponibles d'hydrocarbures et leurs durées de vie ? Dans les conditions actuelles, on estime à environ 2 900 milliard de barils les ressources en pétrole. Les réserves conventionnelles connues à ce jour devraient assurer plus de 40 ans de production. Les futures découvertes peuvent permettre d’atteindre 60 ans, et les ressources non conventionnelles (huile de schisteTerme ambigu désignant à la fois des hydrocarbures liquides extraits des sables bitumineux et ceux extraits des "oil shales"..., pétroles lourds) 90 ans.

Pour le gaz, l'horizon de temps est encore plus important. Les ressources sont estimées à 3 200 milliard de  barils en équivalent pétrole, soit des perspectives à 70 ans pour les ressources conventionnelles, 90 ans en y ajoutant une estimation des futures découvertes et 150 ans avec les gaz de schiste ; même si, pour ce dernier point, les estimations sont difficiles car les découvertes de gaz de schisteLes gaz de schiste (ou shale gas) sont situés dans des roches sédimentaires argileuses enfouies à de grandes profondeurs... ont tendance à se faire au fur et à mesure que l’on fore.

Pour que ces ressources deviennent des réserves, il faut qu'elles soient rentables et prêtes à produire. Et c'est là qu'intervient tout le débat sur le changement climatiqueVoir la définition du réchauffement climatique.... Toutes ces ressources abondantes ne seront pas nécessairement produites. Dans le scénario de l'AIEL'AIE (IEA en anglais) est une agence autonome au sein de l'OCDE, créée en 1974 lors du premier choc pétrolier..., l’Agence internationale de l’énergie, qui est très ambitieux et vise à contenir en dessous de 2 °C l’augmentation de la température moyenne du globe, il est prévu une croissance annuelle de 0,9 % de la demande en gaz et une baisse annuelle de 0,9 % de la demande en pétrole. Pour tenir cet objectif des 2° C, le charbon, qui reste la première source d’électricité dans le monde, devra diminuer très fortement dans les 20 prochaines années et être remplacé par du gaz, énergie abondante comme nous l’avons vu, et qui émet deux fois moins de gaz à effet de serrePhénomène naturel permettant un accroissement de la température de l'atmosphère d'une planète grâce à la présence de certains gaz... pour la même génération électrique.

Pour toutes ces raisons, le développement dans le gaz est devenu et restera un enjeu majeur pour les grandes compagnies mondiales.

 

 

Étienne Anglès d’Auriac est Vice-Président chargé de la stratégie de l'Exploration-Production au sein du groupe Total. Diplômé de Physique-Chimie de Paris, de l'École Centrale et de l’INSEAD, il a plus de vingt d’expérience dans le secteur du pétrole et du gaz et a travaillé sur plusieurs continents, notamment à Dubaï, en Argentine et au Royaume-Uni.

 

Roland Vially
Roland ViallyIngénieur à l’IFP-Énergies nouvelles

"On peut maintenant raisonnablement espérer que la production mondiale de pétrole diminue suite à une baisse de la demande et non plus du fait de l’épuisement des gisements."

La difficile estimation des réserves pétrolières

Les chiffres concernant les réserves de pétrolePétrole non raffiné. sont souvent ambigus et ont suscité de nombreux débats entre experts mais aussi devant l’opinion publique. Ils recouvrent en effet des notions diverses et varient au fil du temps avec l’évolution des technologies et de l’économie mondiale. Roland Vially, géologue à l’IFP-Énergies nouvelles, apporte ici un éclairage sur ces questions.

Lorsque les géologues explorent une zone et qu’un gisementUn gisement est une accumulation de matière première (pétrole, gaz, charbon, uranium, minerai métallique, substance utile…)... est localisé, il est procédé à un premier calcul des volumes supposés des hydrocarburesLes hydrocarbures sont des composés chimiques dont les molécules sont constituées d'atomes de carbone et d'hydrogène.... Ce sont les ressources en place. Les incertitudes sont considérables et les experts ne donnent pas un, mais trois chiffres fondés sur des probabilités :

  • Un chiffre inférieur (P1) : il y a 90 % de chances d’atteindre ou de dépasser ce chiffre de production. Par exemple 100 millions de barils. C’est le chiffre pessimiste.
  • Un chiffre médian (P2) : par exemple, il y autant de chances d’être au-dessus de 250 millions de barils qu’en dessous.
  • Un chiffre supérieur (P3) : il y a 10 % de chance d’atteindre ou de dépasser ce chiffre de production. Par exemple 500 millions de barils. C’est le chiffre optimiste.

Mais tout ce pétrole ne va pas pouvoir être récupéré. Au fur et à mesure de l’exploitation, la pression diminue, la proportion d’eau augmente. Dans le domaine du pétrole, on récupère environ un tiers des ressources en place. On parle alors de ressources techniquement récupérables.

Après l’ingénieur, l’économiste va prendre en considération le coût d’exploitation par rapport au prix de vente du barilUnité de mesure de volume de pétrole brut qui équivaut à environ 159 litres (0,159 m3).... Si ce dernier passe de 100 à 50 dollars, comme on l’a vu en 2014, des champs qui étaient rentables ne le sont plus. On va parler de ressources économiquement récupérables.

Un quatrième niveau va même apparaître : les réserves prouvées. Le gisement est là, la technique est en place, l’économie est assurée et en plus les investissements nécessaires sont disponibles. La notion de « réserves » se substitue alors à celle de « ressources ». C’est ce chiffre final qui est annoncé sur les marchés pétroliers. L’incertitude n’est pas totalement levée : si les compagnies pétrolières mondiales sont tenues de certifier les chiffres pour garantir leurs cotations en bourse, les compagnies nationales étatiques, qui détiennent 80 % des réserves, n’en ont pas l’obligation et les annonces peuvent quelquefois être soumises à des considérations politiques.

La théorie du « pic de Hubbert »

Les réserves prouvées mondiales sont estimées à 1 600/1 700 milliards de barils. Selon les estimations, la moitié se trouve au Moyen-Orient, 19-20 % en Amérique du Sud, 14 % en Amérique du Nord, 9 % en Europe-Eurasie, 8 % en Afrique, 2 ou 3 % en Asie-Pacifique.

Pour combien de temps ces chiffres assurent-ils l’exploitation du pétrole ? Ce débat a animé le monde pétrolier depuis 60 ans… En 1956, un géophysicien américain, King Hubbert, a publié des données extrêmement détaillées sur les puitsDésigne la cavité cylindrique creusée dans le sous-sol par un forage... des États-Unis. Un travail de bénédictin de dix ans ! Il a relevé que lorsque la moitié des ressources ultimes récupérables ont été sorties du sous-sol, le puits entame un déclin naturel. La production connaît donc un pic. Étendant sa théorie à l’ensemble des États-Unis, il a prédit une baisse de la production à partir de 1973. À l’époque, ses travaux furent soit ignorés soit jugés fantaisistes… Mais quand en 1973 les experts notèrent effectivement un plafonnement de la production américaine, ce fut un coup de tonnerre. Et si la théorie était valable pour le monde entier ?

Des prévisions furent périodiquement avancées, d’autant plus alarmantes que l’on confondait la baisse de la production avec la « fin du pétrole ». Mais les dates reculaient au fur et à mesure ! Non pas que la théorie d’Hubbert fut sans valeur, mais on raisonnait sur les réserves prouvées. Or beaucoup d’événements se sont produits depuis 1956 : la prise en compte de l’Alaska dans les calculs, le développement de l’offshoreTerme anglais désignant les zones et les opérations d'exploration ou d'exploitation pétrolières en mer..., l’amélioration des techniques, l’intégration des pétroles non conventionnels. Aux États-Unis, la révolution des hydrocarbures de schiste fit apparaître une nouvelle hausse dans la courbe de Hubbert et le dromadaire à une bosse de 1973 devint plutôt un chameau avec une deuxième bosse qui se confirme au fil des ans. Ces réévaluations successives des ressources ultimes conduisirent à des courbes en plateau, plutôt qu’en cloche.

L’impact de la transition énergétique

Une nouvelle considération est venue complexifier les prévisions. La transition énergétiqueLa transition énergétique désigne le passage du système actuel de production d'énergie..., engagée dans de nombreux pays et formalisée au niveau mondial par l’Accord sur le climat, fait qu’il est n’est plus possible de raisonner seulement en termes d’offre, comme le faisait Hubbert. Les énergies fossiles seront encore nécessaires pendant des décennies, mais la demande devrait diminuer avec le temps. On peut maintenant raisonnablement espérer que la production mondiale de pétrole diminue suite à une baisse de la demande et non plus du fait de l’épuisement des gisements. Une nouvelle ère qui correspondrait à la formule célèbre : « on n‘est pas passé de l’âge de pierre à l’âge de fer à cause d’un manque de pierres ».

 

 

Diplômé de l’université de Lyon et de Grenoble en géologie, Roland Vially intègre l’École Nationale Supérieure des Pétroles et des Moteurs (option Géologie) en 1981. Ingénieur à l’IFP-Énergies nouvelles, il s’intéresse aux « zones frontières de l’exploration », depuis les fronts de chaînes de montagne jusqu’à l’offshore profond ainsi qu’à l’évaluation des ressources mondiales en hydrocarbures. Il est en janvier 2018 chargé de mission auprès du BRESS (Bureau des Ressources Énergétiques du Sous-sol) au Ministère de la Transition Écologique et Solidaire.

 

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