Cinéma Littérature et Énergie

Vous avez dit « radioactivité » ?

Couverture du livre La Centrale d'Elisabeth Filhol
© Folio

Décryptage réalisé par Alain Beltran, Directeur de recherche au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS).

Une pièce de théâtre et un film (Les palmes de M. Schutz), un livre et un film (La centrale): les œuvres qui suivent permettent de saisir l’importance de la radioactivitéDécouverte en 1896 par le physicien français Henri Becquerel, la radioactivité est un phénomène naturel..., depuis l’expression inventée par Pierre et Marie Curie à la fin du XIXème siècle jusqu’au travail au sein d’une centrale nucléaireInstallation industrielle permettant de mettre en œuvre de manière contrôlée la fission de noyaux atomiques pour produire de la chaleur... aujourd’hui où le contrôle de la « dose » est une préoccupation constante des travailleurs de l’atomeL'atome est le constituant fondamental de la matière, la plus petite unité indivisible d'un élément chimique.... Entre les deux époques, un siècle de recherches pour percer les mystères de l’infiniment petit et accéder à une nouvelle source d’énergie.

Les Palmes de M. Schutz ou la découverte du radium

Cette pièce de Jean-Noël Fenwick a été créée en 1989, reprise de nombreuses fois et a connu le succès dans plus de vingt pays. A première vue, la découverte du radiumDécouvert par Pierre et Marie Curie en 1898 (ce qui valut à Marie Curie son 2e prix Nobel en 1911), le radium est un élément radioactif naturel rare... par les époux Curie n’était pas un sujet d’un abord évident. Pourtant, on suit les péripéties de la recherche en souriant plus d’une fois, et même avec un certain suspense quand les scientifiques se trouvent face à des phénomènes inconnus. Monsieur Schutz, c’est Paul Schützenberger, directeur de l’Ecole supérieure de physique et de chimie industrielles de la Ville de Paris. Son rêve est d’être décoré des palmes académiques, plus importante décoration dans le domaine universitaire, créée par l’empereur Napoléon Ier. Malheureusement, Monsieur Schutz voit ses concurrents arborer le ruban mauve tandis que lui n’a pas de découverte majeure à justifier. Pourtant, il a dans son école un chercheur de renom, Pierre Curie (1859-1906), chef de travaux. Et une jeune polonaise très brillante qui rejoint le laboratoire, Marie Sklodowska. Les deux jeunes gens se plaisent, se marient en 1895, ont une fille prénommée Irène deux ans plus tard. Mais le cœur de la pièce, ce sont les mystères de l’uraniumMétal gris, très dense et radioactif, l'uranium est un élément relativement répandu dans l'écorce terrestre et l'eau des océans..., en particulier de l’hyperphosphorescence. Marie Curie (1867-1934) fait une thèse sur ces rayons (découverts par Henri Becquerel, 1852-1908) dégagés par l’uranium, qu’on appelle donc rayons uraniques. Dans le laboratoire (semble-t-il mal chauffé), malgré l’apport d’instruments de précision (un électromètre piézoélectrique tient la vedette car il permet de mesurer les petites quantités d’électricité), il est difficile de comprendre pourquoi le minerai dont est tiré l’uranium (la pechblende) est plus « actif » que le minerai purifié. Cela semble ruiner les lois de la physique… ou de la chimie. Marie Curie obtient malgré tout des résultats notables qui sont immédiatement présentés à l’Académie des Sciences. Pour aller plus loin, les Curie font venir de Bohème des tonnes de pechblende dont ils extraient des matériaux qui affolent l’électromètre. Ils découvrent ainsi deux éléments nouveaux, le polonium (baptisé en l’honneur du pays natal de Marie Sklodowska-Curie) et le radium (1898), près de 1000 fois plus « rayonnant » que l’uranium. Plusieurs tonnes de pechblende ont été nécessaires pour isoler un gramme de radium dans des conditions qui sont aussi un tour de force physique. Le rayonnement est baptisé « radioactivité » par les Curie. Le radium devient d’ailleurs à la mode : la grande danseuse Loie Fuller demande même un costume au radium puisqu’il dégage une jolie phosphorescence bleutée. En 1903, c’est le prix Nobel pour les deux chercheurs (partagé avec Henri Becquerel). Dans la salle, très fier, le directeur Schutz peut enfin arborer les palmes académiques…

Le film de Claude Pinoteau avec Isabelle Huppert (Marie Curie), Charles Berling (Pierre Curie) et Philippe Noiret (M. Schutz) suit de près le scénario de la pièce de théâtre. Certains lieux comme l’Académie des Sciences ou l’Académie Nobel donnent un peu d’espace en dehors du laboratoire où se déroule l’essentiel de l’action. La phosphorescence des sels d’uranium est bien visible : Marie Curie la baptise lumière du futur. Le film s’est permis un clin d’œil. Les deux conducteurs d’une carriole à cheval qui viennent apporter les nombreux sacs de pechblende ne sont autres que Pierre-Gilles de Gennes et Georges Charpak, deux physiciens français ayant reçu respectivement le prix Nobel en 1991 et 1992, signe non seulement d’un certain humour et aussi hommage à leurs glorieux prédécesseurs. En effet, les deux « comédiens » sont passés par l’Ecole supérieure de physique et de chimie industrielles de la Ville de Paris. Toutefois, le premier directeur de cette école prestigieuse, Paul Schützenberger (1829/1897), le fameux « Monsieur Schutz », chimiste de renom, au contraire de ce qu’indique le film, n’a pu assister à la remise du prix Nobel aux Curie en 1903 puisqu’il était décédé six ans auparavant. Comme d’habitude, pour condenser en deux heures une histoire qui s’étend sur plusieurs années, il a été nécessaire de jongler un peu avec la chronologie. Il n’empêche que la pièce de théâtre et le film viennent encore renforcer l’énorme prestige des Curie, et en particulier de Marie Curie, première femme à avoir obtenu un Prix Nobel (et même un second en chimie en 1911).

La Centrale ou les dangers de la radioactivité

Le livre d’Elisabeth Filhol est paru en 2010 aux édition POL. Il décrit des situations contemporaines, plus d’un siècle après les travaux des Curie. Entre les deux, bien des savants (dont les Joliot-Curie) et bien des événements ont permis de produire de l’énergie à partir de la fission nucléaireDésintégration d'un noyau atomique lourd instable en plusieurs noyaux plus légers (le plus souvent deux).... Le livre se place à Chinon (en fait c’est ici qu’EDF a construit sa première centrale, aujourd’hui déclassée) et au Blayais (Gironde). Dans le choix d’un site, tel emplacement plutôt qu’un autre, le cahier des charges des ingénieurs n’a pas changé depuis les années soixante : une ville moyenne située à distance raisonnable d’une grande agglomération, si possible sous le vent de cette agglomération – selon les vents dominants – et non pas l’inverse, au bord de la mer ou au bord d’un fleuve, avec un faible risque sismique. Puis voilà la centrale dans son habillage de béton : Ce n’est pas qu’une question de taille. On a fait dans d’autres industries comme le pétrolePétrole non raffiné. ou l’acier des choses encore plus impressionnantes. Il y a le béton, mais pas seulement. Le béton dans son usage militaire, résister à des contraintes physiques exceptionnelles, mais aussi dans l’usage qu’on en a en radioprotection, étanchéité et confinement, étanchéité obligatoire de l’enceinte du bâtiment réacteur, microfissures et porositéLa porosité est la mesure en pourcentage volumique de la quantité de vide existant entre les éléments minéraux constitutifs d'une roche... du béton suivies de près. Rien de spectaculaire. L’auteur évoque également les zones réservées à la centrale, plutôt silencieuses, le panache (vapeur d’eau) des aéroréfrigérants, une manifestation anti-nucléaire.

A l’intérieur, dans l’infiniment petit, se déroule des phénomènes qui délivrent une énergie considérable : Ce qui est à l’œuvre au cœur du réacteur, c’est l’illustration par l’exemple de la fameuse équation d’Einstein, E = mc2, qui met face à face, dans un rapport constant, l’énergie et la masse, deux choses qu’il n’allait pas de soi de rapprocher, l’une établie comme proportionnelle à l’autre, tant il est vrai que rien ne disparaît mais se transforme. Un neutronLes neutrons sont, avec les protons, les particules constituantes du noyau de l’atome. Ils sont électriquement neutres. libre percute un atome. Plus précisément, un atome lourd, uranium ou plutonium, capte au sein de son noyau un neutron libre. Le noyau devient instable, se scinde en deux, et libère deux ou trois neutrons. Parce qu’il perd en masse, sa fission dégage de l’énergie. À l’échelle de l’atome, c’est une énergie considérable. À notre échelle à nous, elle ne le devient que par le principe même de la fission nucléaire qui veut qu’une fois amorcée, la réaction se propage à des milliards d’atomes en quelques fractions de seconde.

On suit une équipe de travailleurs intérimaires qui se déplacent de centrale en centrale selon les besoins des chantiers. Le livre est d’une écriture sèche, précise qui retranscrit l’ambiance très spécifique qui peut régner à l’intérieur d’une centrale nucléaire. Certes, il s’agit d’un univers industriel mais très original, fait à la fois d’attraction et de répulsion du fait des dangers invisibles mais bien réels des radiations. Il faut donc surveiller sans cesse ce que dit le dosimètre que porte chaque travailleur. La dose se mesure en millisieverts (mSv). Il ne faut pas dépasser 20 mSv dans l’année et 100 sur cinq ans. Les travailleurs itinérants passent de trois à cinq semaines sur un site. Le livre décrit leurs tâches, leurs angoisses, quelques destins. Certaines tâches sont plus dangereuses que d’autres comme la pose de plaques d’étanchéité dans le circuit primaireDans une centrale nucléaire, le réacteur comprend 3 circuits (primaire, secondaire et refroidissement).... Le danger est partout présent même si le travail lui-même ne pose pas de grandes difficultés techniques. L’auteur décrit l’angoisse du geste malheureux quand la fatigue et la tension ont été trop importantes : Vous intervenez sur le circuit primaire. Chacun sait à quoi s’en tenir. Des particules radioactives se déposent sur le métal. Il faut faire équipe à trois ou quatre pour se répartir la dose, et limiter à deux ou trois minutes les temps d’intervention. Techniquement, ça n’est pas difficile, mais au moindre souci, à la moindre complication, vous prenez un coup de chaud, parce que le compteur là sur votre poitrine s’emballe, le dosimètre, et en dessous ça s’emballe aussi, et la respiration sous le heaume se cale sur un autre rythme. Les hommes qui craquent quittent les missions sous rayonnement pour s’occuper des tours réfrigérantes, tâche moins dangereuse mais prise comme une déqualification.

Le livre est fait de petites touches, de récits parallèles, d’une atmosphère très particulière à propos d’un métier qui sort de l’ordinaire. Il met en lumière les difficiles conditions de travail de certains travailleurs du nucléaire, sujet au final peu abordé. Le film « Grand Central » de 2013 a été réalisé par Rebecca Zlotowski avec Tahar Rahim et Léa Seydoux. Il a obtenu un « Globe de Cristal » en 2014, récompense donnée par les journalistes du monde du spectacle. En fait, il reprend le décor de la centrale nucléaire et des travaux des travailleurs intérimaires mais s’éloigne du livre en donnant une place centrale à une histoire sentimentale et en se focalisant sur trois personnages principaux. Certaines vues ont été prises à la centrale de Cruas en Ardèche (pour les environs) et à celle de Zwentendorf en Autriche qui a la particularité d’être la seule centrale de ce pays, de n’avoir jamais été mise en service et d’être ouverte au public (ce qui facilite les prises de vues à l’intérieur). Comme le livre, c’est une des premières fois où une centrale nucléaire sert de thème et de décor pour un film français.

Pour aller plus loin :

Outre les films, pièce de théâtre et livre cités, on pourra lire sur les Curie de nombreux ouvrages, en particulier sur Marie Curie :

  • Deux ouvrages destinés à la jeunesse

Marie Curie, elle a découvert l’énergie nucléaire, Ecole des loisirs, 2016

Sur son rôle pendant la première guerre mondiale (qui mériterait un autre récit).

Marie Curie et la grande guerre, Anaïs Massiot et Natalie Pigeard-Micault, Editions Glyphe, 2014.

  • La biographie des Curie par Eve Curie, Madame Curie, Folio-Gallimard, 1981
  • Et la visite du musée Curie à Paris, 1 rue… Pierre et Marie Curie dans le Vème arrondissement : 

Sur le nucléaire, la littérature est abondante, souvent très technique, quelquefois polémique.

  • On peut lire de Bertrand Barré, Pourquoi le nucléaire ? De Boeck, 2017.

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