Cinéma Littérature et Énergie

Une saga pétrolière en Californie

Oil! un livre d’Upton Sinclair (1927) et le film « There will be blood » (2007)

Cover of the novel Oil! written by Upton Sinclair
© Le livre de poche

Décryptage réalisé par Alain Beltran, Directeur de recherche au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS).

Oil! (pétrole !) est sans doute le livre le plus connu d’Upton Sinclair (1878/1968). Il s’agit d’une véritable saga qui s’étend sur plus de vingt ans, essentiellement dans la région californienne. L’auteur quand il écrit ce livre est déjà célèbre par la dénonciation des conditions de travail dans les abattoirs de Chicago (The Jungle). Upton Sinclair est un écrivain engagé, nettement à gauche. Le roman commence Oil! par une longue virée en voiture dans la tradition américaine. On y découvre les deux personnages principaux : J. Arnold Ross, un ancien muletier qui a fait fortune en Californie et son fils Bunny. Le roman comme l’indique le titre met l’accent sur l’exploitation pétrolière du début du XXè siècle. Sinclair, s’il dénonce la corruption (en particulier des hommes politiques) que permet la richesse pétrolière, est tout de même impressionné par l’esprit d ‘entreprise et l’ingéniosité de ces « oilmen » à commencer par le héros du livre. En fait, l’auteur blâmerait plutôt un système capitaliste non régulé qui distribue de façon inégalitaire les richesses et contribue à la corruption des élus. Le fils est au fil des pages choqué par la façon dont son père achète les concessions ou soudoie les hommes publics. Les associés Vernon et Ross soutiennent ainsi le Président Harding (président des États-Unis de 1921 à 1923) plutôt que Woodrow Wilson (Président de 1913 à 1921) car le premier est plus sensible au discours et aux intérêts pétroliers. Au fil des années, Bunny se révolte contre cette façon d’agir ce qui lui vaut les gros titres de la presse locale (« le fils d’un magnat du pétrolePétrole non raffiné. soutient les Soviets », page 510, édition de poche). Les grèves, la guerre, l’Université, le journalisme, les élections… : ce sont toutes les années 1920 que dépeint Upton Sinclair avec une précision remarquable. Le livre se termine par le souhait que les hommes apprennent à « enchaîner le noir et cruel démon » qui a donné son titre au livre.

Le film « There will be blood » de Paul Thomas Anderson a remporté un grand succès et a gagné plusieurs oscars en 2007, en particulier celui du meilleur acteur (Daniel Day-Lewis). Même en deux heures et demie, il était difficile de transcrire le livre d’Upton Sinclair d’une exceptionnelle densité. Aussi le long métrage se concentre-t-il sur l’aventure pétrolière de Daniel Plainview (et non Ross comme dans le livre) avec deux dates retenues, 1911 et 1927. Si le film reste loin du livre dans le détail (surtout dans sa partie finale), on peut estimer qu’il en retrouve souvent l’esprit et la force. La première partie du film raconte la fortune du chercheur de pétrole, la seconde son déclin marqué de misanthropie et d’isolement avant la chute finale. A part le héros du film, d’autres personnages majeurs apparaissent : le fils (frappé de surdité), la famille Watkins avec Eli le fils prêcheur et prophète de l’Eglise de la troisième révélation (inspiré par une femme prédicateur…), son frère Paul qui indique où se trouve le pétrole, un usurpateur qui se fait passer pour le frère de Daniel Plainview, etc. Comme il se doit au cinéma, les scènes les plus spectaculaires montrent la découverte du pétrole et, surtout, une éruption suivie d’un incendie nocturne qu’il faut éteindre avec force dynamite.

Une des affiches du film « There will be blood » :

 

There will be blood
 

Oil derricks, Signal Hill, California, 1932 :

 

Oil derricks
 

L’homme qui a inspiré le livre : Edward L. Doheny

Ross et son associé sont clairement inspirés d’un personnage moins connu que John D. Rockfeller ou d’autres magnats du pétrole : Edward L. Doheny. Dans le film « There will be blood », les héros font ainsi allusion à leur lieu de naissance qui porte un nom bien français « Fond du Lac ». C’est en fait le lieu de naissance de Edward L. Doheny (1856/1935) dans le Wisconsin. Ce magnat (en anglais « tycoon ») a été le premier en 1892 à trouver du pétrole en Californie du sud dans la région de Los Angeles (en fait, en pleine ville, à quelques centaines de mètres de Sunset Boulevard). Quelques années après sa découverte, près de 500 puitsDésigne la cavité cylindrique creusée dans le sous-sol par un forage... avaient été creusés dans différents quartiers de la ville. Déjà très riche, en 1901, Doheny s’intéresse au Mexique et là aussi inaugure l’ère du pétrole dans ce pays. Il s’installe ensuite au Venezuela avec le même succès. Il est à la tête de la Pan American Petroleum and Transport Company, une des plus importantes sociétés pétrolières dans le monde dans les années 1920. Il est compromis dans une affaire de corruption envers le Secrétaire d’Etat à l’Intérieur mais est acquitté. C’est aussi un philanthrope bien vu dans la région en particulier pour les nombreux dons qu’il fait à des institutions charitables (souvent catholiques). On peut aussi rappeler que la famille Getty a commencé sa fortune avec les pétroles californiens avant de s’intéresser au Texas et à l’Arabie Saoudite.

La Californie et le pétrole vus par U. Sinclair

Si le livre d’Upton Sinclair se passe dans de nombreux endroits y compris l’Europe, c’est bien la Californie qui est au centre du tableau. Cet état pour tous les américains est une sorte de « laboratoire du futur », toujours en avance d’une innovation ou d’une idée. Cette province du Pacifique représente en effet pour les Américains des années 1920 la dernière frontière, les espoirs d’une vie meilleure. C’est évidemment la capitale du cinéma avec Hollywood et de l’automobile avec des villes taillées pour la voiture comme Los Angeles. C’est aussi au tournant de 1900, le premier producteur de pétrole aux États-Unis. Le début de Oil! est d’ailleurs une sorte d’hymne à la liberté et aux grands espaces grâce à l’automobile et donc à l’essence. Si le premier gisementUn gisement est une accumulation de matière première (pétrole, gaz, charbon, uranium, minerai métallique, substance utile…)... nord-américain a été découvert par le fameux « Colonel » Drake (il n’était pas colonel…) en 1859 en Pennsylvanie, c’est ensuite le Texas (Spindletop) puis la Californie qui ont montré que les États-Unis étaient une terre pétrolière. Upton Sinclair s’est renseigné sur les méthodes d’exploration, de production, de stockage et de transport dans les années 1910/1920 qui sont souvent à la pointe du progrès. C’est par exemple en Californie en 1920 que la société Union Oil utilise pour la première fois les photographies aériennes pour la prospection des champs de Santa Fe et Richfield. Sinclair utilise donc le vocabulaire des pétroliers, montre leur ingéniosité, leur grande patience, leur courage physique en cas de coup dur.

Un peu de technique

On trouve mention (page 50 et au chapitre VI) d’un « wild-cat », littéralement « chat sauvage », qui désigne un sondage de recherche, « un forageUn forage consiste à creuser un trou dans le sous-sol grâce à une machine adaptée... exécuté en l’absence d’une exploration géologique complète du site ». Cette expression s’applique au champ de prospect (hydrocarbures)Les prospects sont des gisements potentiels d'hydrocarbures... Hill, dans la région de Long Beach (sud de Los Angeles), découvert en 1921 qui vit la ville de Signal Hill se couvrir de centaines de derricks (photo). Cette découverte, dans le livre, s’accompagne d’une « éruption » spectaculaire : « L’intérieur de la terre semblait se vider par ce trou. Rugissant et bouillonnant comme un Niagara, une colonne noire jaillissait en l’air, à 60 mètres, à 75 mètres, nul n’aurait pu le dire au juste, et retombait sur le sol comme un tonnerre en une masse de fluide épais, noir, visqueux et glissant. » Un spectacle impressionnant et dangereux certes mais c’est aussi le symbole de la richesse pour les heureux concessionnaires (aux États-Unis, le sous-sol appartient au propriétaire en surface). Sinclair décrit ainsi les assemblées houleuses entre apprentis-pétroliers impatients de savoir si leur lot regorge d’or noir mais aussi la spéculation, les espoirs déçus et les réussites. Et Le héros du livre sait parfaitement manœuvrer des foules peu expertes. Le chapitre 3 qui s’intitule tout simplement « forage » décrit le matériel du début du XXe siècle. Et d’abord son arrivée : « sur le camion de tête se dressait une grosse machine fixe, comme une tour, maintenue par de lourds madriers… derrière venaient les « pompes à boue », le « treuil de manœuvre » et enfin le jeu des outils de forage , des tubes creux de l’acier le meilleur, que l’on vissait bout à bout et que l’on descendait en terre à deux kilomètres ou davantage si c’était nécessaire » (p. 99).

Le moment des premiers tours de forage est présenté comme un instant grandiose analogue à celui du lancement d’un navire (p. 117). « Tout le monde à bord pour la Chine » s’écrie non sans humour le chef de chantier. Sinclair décrit le forage rotatif (pages 123/128) qui est largement employé en Californie alors qu’en Pennsylvanie on utilisa longtemps le forage par battage, avant qu’il ne disparut au profit de la première méthode. L’auteur n’oublie pas la boue, omniprésente et indispensable au forage : « vous pataugiez dans une boue grisâtre ; après quoi vous patiniez dans le pétrole » (si le puits n’est pas « sec », bien entendu). Une activité salissante, poisseuse et dangereuse mais tellement excitante du fait que même les meilleurs géologues ne savent pas très bien où se trouvent les sables pétrolifères. Les incidents ne manquent pas : quand un tube casse ou qu’un objet tombe au fond, il faut tout remonter, changer les pièces cassées, en d’autres termes aller à la « pêche », le fishing désignant toute opération de récupération. Le carottageLe carottage est une technique permettant de récupérer un échantillon cylindrique de roche (une carotte) au cours d'un forage... est expliqué (page 139) car il permet de prélever un échantillon du sous-sol afin de connaître la couche géologique traversée et de mesurer son pendage, par exemple pour repérer un anticlinalBombement ou plissement du sous-sol dont la convexité est tournée vers le haut... . Quand la découverte approche, les réservoirs sont montés avec un oléoducCanalisation destinée à transporter du pétrole ou des produits pétroliers raffinés sur de longues distances (sur terre ou en mer). (gazoducCanalisations destinées à transporter du gaz sur de longues distances (sur terre ou au fond de la mer). ). Malgré les précautions, un accident mortel peut arriver comme c’est le cas page 277. De même qu’une éruption « avec un bruit semblable à celui d’un interminable train express qui passerait à proximité » peut être suivie d’un incendie « le plus terrifiant des spectacles » (c’est un tournant du film du fait de la blessure du fils de Daniel Plainview). Dans ce cas, différentes méthodes sont possibles en particulier pour ne pas perdre la pression qui permettra au pétrole de remonter à la surface. Dans le livre, le seul moyen est de « souffler » le puits grâce à de la dynamite déposée au plus près du feu (page 296). L’incendie est éteint, le calme revient : en dehors de la catastrophe, les hommes se réjouissent car ils savent qu’ils ont du pétrole, beaucoup de pétrole sous leurs pieds.

Pour en savoir plus :

 

  • -Mark Mau, Henry Edmundson, Groundbreakers : the Story of Oilfield Technology and the People who Made it Happen, Fastprint Publishing, Peterborough, Angleterre, 2015.
  • -Œuvres de Upton Sinclair : Oil!, traduit en français (Le livre de poche, 2008) mais aussi le Roi Charbon (King Coal paru en 1917), Albache, 2015 (les conditions de travail dans les mines).
  • -Daniel Yergin, Les Hommes du pétrole 1859/1945, tome 1, Paris, Stock, 1991.
  • -Le pétrole en Californie : https://en.wikipedia.org/wiki/History_of_oil_in_California_through_1930

 

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