Cinéma Littérature et Énergie

Souvenirs d’un pays minier : Qu’elle était verte ma vallée

Livre de Richard Llewellyn (1939) et film de John Ford (1941)

Couverture du livre Quelle était verte ma vallée de Richard Llewellyn
© Le livre de poche

Décryptage réalisé par Alain Beltran, Directeur de recherche au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS).

Livre référence : Richard Llewellyn, Qu’elle était verte ma vallée, traduit par Berthe Vuillemin, Libretto, Paris, 2017.

 

Le livre : un grand succès de l’année 1939

Richard Dafydd Vivian Llwellyn Lloyd -plus couramment appelé Richard Llewellyn (1906/1983)- est un écrivain britannique très attaché à ses racines galloises. Il publie en 1939 un ouvrage au succès immédiat, Qu’elle était verte ma vallée (How green was my valley), qui restera son titre le plus connu. L’époque à laquelle se déroule l’histoire est assez floue. Dans le livre, il est fait allusion à la reine Victoria (décédée en 1901) quand une chorale de mineurs gallois chante devant l’Impératrice des Indes et à la deuxième guerre des Boers en Afrique du sud qui commence en 1899. Donc, on pourrait retenir la date pivot de 1900. Mais dans une autre partie du livre, il est clairement indiqué une intervention musclée du gouvernement de Londres contre les mineurs en grève à l’initiative du Ministre de l’Intérieur, Winston Churchill : les événements se placent en 1910 et concernent la vallée de la Rhondda au Pays de Galles. Enfin, le narrateur parle vingt ans après les faits relatés, soit dans l’entre-deux-guerres, ce qui correspond en effet à la longue crise de l’industrie charbonnière du Pays de Galles. La vallée en question n’est pas non plus précisée mais on peut penser aux nombreuses contrées du sud du Pays de Galles débouchant vers le port de Cardiff, en particulier, comme on l’a vu, la vallée de Rhondda. Cette dernière a connu un large essor minier entre 1848 et 1925, était connue pour ses mouvements religieux (baptistes), ses liens familiaux très forts, la qualité de ses chorales, son engagement politique… toutes caractéristiques que l’on retrouve dans la région décrite par Llewellyn.

Une vallée entre le vert et le noir

Le livre est construit sur un long « retour en arrière » : le narrateur Huw Morgan va quitter définitivement le village où il a grandi et se rappelle sa jeunesse dans cette verte vallée devenue un centre d’extraction de la houilleAu sens strict, la houille désigne la qualité de charbon intermédiaire entre le lignite et l'anthracite... : « Je me souviens du vert cru de cette vallée. De l’autre côté, les doigts noirs et osseux de la mine émergeaient de la brillante verdure » (page 66). En effet, « les berges de la rivière étaient partout souillées par l’écume des puisards de la mine, et les bâtisses, toutes noires et plates, étaient laides à faire mal. En vérité, le noir envahissait notre Vallée ; le tas de déblais avait tellement grandi qu’il s’allongeait maintenant jusqu’à mi-chemin de nos maisons » (page 67). Le cœur de l’histoire est le destin de la famille Morgan, famille nombreuse et très unie. On suit les péripéties de la vie de ce foyer, dominé par un patriarche attaché aux traditions mais qui perd progressivement son pouvoir. La mère est l’autre pivot de la tribu : économe, solide, discrète et respectée. Huw, le jeune narrateur, n’ose enfreindre les codes sociaux de cette communauté (c’est aussi le cas de sa sœur Angharad). Idylles plus ou moins heureuses, disputes, grèves, accidents affaiblissent progressivement un groupe à l’origine très homogène.

Cette communauté est dominée par une foi intense, une grande solidarité, les chorales et le rugby. Tous les hommes travaillent à la mine et souvent dès le plus jeune âge. Toutefois, la crise charbonnière est présente dès les premières pages. Les emplois sont menacés par des ouvriers venus d’ailleurs qui accepteraient des conditions moins intéressantes de travail et de salaire. « Les ouvriers des forges acceptèrent du travail aux puitsDésigne la cavité cylindrique creusée dans le sous-sol par un forage..., pour un salaire à peine supérieur à celui des plus jeunes. Certains même se mirent à tirer les wagonnets à la place des poneys. Un grand nombre des anciens de la mine, parmi les mieux payés, furent renvoyés sans explication. On prétexta qu’ils étaient trop vieux et ne pouvaient plus travailler comme il fallait » (pages 29/30). Les mineurs sont divisés sur l’attitude à avoir par rapport aux patrons, aux grèves, au syndicat (créé en secret). Devant l’effondrement des salaires et le peu d’écoute des propriétaires de mines, une grève éclate. Dans un premier temps, le père Morgan s’en remet à la discussion et à sa foi. Mais il est de moins en écouté et lui-même change d’attitude. Un temps un compromis est trouvé avec un salaire plancher. Mais en fait l’unité profonde symbolisée par les chorales est de moins en moins solide. Deux des frères partent chercher du travail à l’étranger. Un accident mortel frappe directement la famille Morgan. Des tendances révolutionnaires se font jour. Malgré tout, le jeune Huw choisit de descendre au fond : « Jamais je n’ai pu me défaire de la peur qui m’étreignait chaque fois que je me retrouvais dans les profondeurs de la mine » (page 476). Malgré cette angoisse, Huw sait qu’en devenant mineur il se fonde dans sa communauté et se sent un homme désormais. Pourtant, les grèves recommencent, plus longues, plus âpres. La communauté villageoise vole en éclats et les antagonismes ne se cachent plus. Quelquefois la solidarité revient : tous les mineurs s’unissent pour sauver les poneys qui travaillent au fond. Mais il est trop tard. En voulant réparer une pompe sabotée, le père est victime d’un accident. Huw recueille son dernier souffle. C’en est trop et le lien charnel avec sa terre est définitivement brisé : Huw finit par faire son paquet pour partir loin de sa vallée. Une vallée pourtant verdoyante dès qu’on quittait le poussier et l’énorme terril menaçant. Une vallée qui reste colorée et chaleureuse dans le souvenir de ceux qui y ont aimé et souffert.

Un film aux cinq oscars

C’est au pays de Galles et avec comme réalisateur le célèbre William Wyler que le film Qu’elle était verte ma vallée aurait dû être réalisé. Le déclenchement de la guerre en Europe en 1939 a bouleversé ces plans : c’est en Californie que seront montés les décors et c’est le célèbre John Ford (qui vient de tourner Les raisins de la colère) qui prend la direction du film. C’est d’ailleurs l’œuvre que Ford préférait de toute sa nombreuse et riche production. Qu’elle était verte ma vallée a remporté cinq oscars dont celui du meilleur film (1942). Ce dernier est assez fidèle au livre et s’inscrit dans la mémoire du jeune Huw qui revoit sa vallée sous les plus chaleureux souvenirs. On y retrouve toute l’humanité de John Ford pour ses personnages. Cette famille plaît au réalisateur en particulier le père, la mère et la jeune Angharad. Le film a un petit aspect irlandais (comme beaucoup d’Américains John Ford était d’origine irlandaise) et l’on y rencontre d’ailleurs Maureen O’Hara qui sera l’héroïne de l’Homme Tranquille. Les aspects revendicatifs du livre sont atténués (les Etats-Unis sont entrés en guerre fin 1941 et cherchent l’unité). Tourné en noir et blanc et d’une durée de deux heures, le film reste aussi dans les mémoires par quelques scènes d’anthologie comme celle du mariage de la fille, les files de mineurs chantant en chœur à la fin de leur dure journée, un parterre de jonquilles au printemps… Le tout baigné est d’une certaine nostalgie d’un passé qui ne reviendra jamais. Ford est attendri par ces héros qui ne sont plus faits pour un monde qui a profondément changé (un thème récurrent dans un certain nombre de ses films comme la Prisonnière du Désert).

Pays de Galles et charbon

Le charbon gallois avait des qualités exceptionnelles : le « steam coal » a donc alimenté l’industrie britannique et son expansion maritime depuis le XVIIIè siècle. En effet, il brûlait en dégageant beaucoup de chaleurAujourd'hui, en thermodynamique statistique, la chaleur désigne un transfert d'agitation thermique des particules composant la matière... mais peu de flamme ou de fumée. On le trouvait stocké dans les soutes des navires marchands et de la Royal Navy un peu partout dans le monde. Les mineurs gallois étaient d’autre part réputés pour leur résistance physique et leurs qualités ouvrières. La houille est devenue, dans le Sud du Pays de Galles, une grande industrie, alimentant Cardiff, Newport et, plus tardivement Swansea en produits d'exportation par mer, procurant du travail à une main-d'œuvre que les industries métallurgiques, moins favorisées par la nature et vite sur le déclin, n'employaient plus suffisamment. C'est alors que le Pays de Galles se peuple de hameaux et villages de mineurs, ou de villes étirées le long de ses étroites vallées. Cardiff est ainsi devenu le premier port charbonnier au monde. Le total de la production galloise est de 8,7 millions en 1855 et passe en un demi-siècle à 43,9 millions de tonnes en 1905. Vers 1913, plus de 250 000 mineurs gallois produisaient environ 57 millions de tonnes de charbon. Cette croissance a provoqué la surpopulation des étroites vallées du Sud de la région où le fer et le charbon étaient souvent les seules industries.

L’entre-deux-guerres fut une période difficile. La productivité baissait (elle avait atteint plus de 310 tonnes par an et par mineur vers 1880 pour s’affaisser régulièrement par la suite : 200 tonnes au début des années 1920). Le sous-investissement technique et des salaires assez hauts (sans compter la revalorisation de la livre sterling qui a pénalisé l’économie britannique) ne permettaient plus au charbon britannique de jouer son rôle traditionnel. Le rapport Samuel (1926) recommanda alors une sensible réduction des salaires accompagnée d’une augmentation du temps de travail. S’ensuivit une grève générale de solidarité qui dura neuf jours mais fut un échec. Le déclin du secteur charbonnier ne fut donc pas freiné. Des facteurs structurels aggravaient la crise : une forte dispersion (plus de 3000 mines dont la moitié employait moins de 100 personnes) ; peu de modernisation ; la recherche du gain immédiat ; un trop-plein de main-d’œuvre (il y avait 1 100 000 mineurs en Grande-Bretagne en 1913, moins de 800 000 en 1938). La dureté du métier décourageait les plus jeunes qui n’étaient guère enthousiastes pour aller au fond, y compris avec de bons salaires. L'aggravation de la crise, après 1929, entraîna un pourcentage inouï de chômeurs : 90 p. 100 à Rhondda, 75 p. 100 à Brynmawr, au moins 33 p. 100 en moyenne ; un demi-million de travailleurs ont dû s'« exiler » à Londres et dans les Midlands. La vallée de Rhondda a perdu un cinquième de sa population au cours des années 1930. Il est certain que ces événements ont inspiré Richard Llewelyn même s’il les place avant la première guerre mondiale (on a vu une démarche semblable d’Emile Zola dans Germinal quand il décrit les mines de son temps mais place l’action sous le second Empire).

Pour aller plus loin :

 

  • -Edition anglaise de How Green Was My Valley (à la fin du livre, Llewellyn donne un lexique d’expressions galloises et précise la façon de prononcer des noms propres qui sont assez surprenants : Gwylym, Ceridwen, Angharad…).
  • -Georges Croizard, « La crise du charbon en Grande-Bretagne », L’information géographique, 22 mai 1946.
  • -Une analyse remarquable du film Qu’elle était verte ma vallée de John Ford par Jean-Baptiste Thoret (2015), https://www.youtube.com/watch?v=d8j6EKti4kc
  • -Un site internet sur la vallée de Rhondda (en anglais) : https://en.wikipedia.org/wiki/Rhondda

 

 

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