Cinéma Littérature et Énergie

Science-fiction et énergie

Couverture du roman Ravage de Barjavel
© Folio

Décryptage réalisé par Alain Beltran, Directeur de recherche au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS).

La science-fiction est un genre littéraire qu’on fait apparaître en général dans la seconde moitié du XIXème siècle avec des auteurs comme Jules Verne ou H.G. Wells. Plus tard, le cinéma et la bande dessinée (les « comics ») ont popularisé cette approche littéraire. Comme la science-fiction fait un grand usage de situations extraordinaires et d’engins perfectionnés, la question de l’énergie est souvent une préoccupation majeure. En effet, ne serait-ce que pour voyager dans l’espace, il faut bien trouver une source d’énergie hyperpuissante et quasi infinie. De nombreuses possibilités s’offrent aux romanciers, auteurs de BD ou cinéastes et nous nous proposons d’en faire l’examen à partir de différents exemples.

Nous commencerons par les deux ouvrages les plus connus d’un auteur français considéré comme l’un des pères de la science-fiction dans notre pays, René Barjavel (1911/1985). Cet auteur eut un grand succès dans les années 1960/80. René Barjavel fut journaliste, éditeur, dialoguiste et romancier. On peut trouver sur le site de l’INA un certain nombre d’interviews où il fait part de ses préoccupations sur le développement de notre civilisation. Ses premiers textes sont baptisés « récits extraordinaires ». Comme bon nombre d’auteurs de science-fiction, Barjavel est un moraliste qui à partir d’histoires fantastiques veut nous faire réfléchir sur le monde actuel et son avenir, la technique et son contrôle, le destin de l’homme. C’est aussi un homme de son temps qui traduit les angoisses de ses contemporains : les conséquences de l’absence d’une énergie indispensable (Ravage), la possible destruction totale de l’humanité (La nuit des temps). Si la science-fiction est souvent pessimiste (surtout en littérature, moins au cinéma), elle tâche néanmoins d’attirer l’attention des hommes d’aujourd’hui sur un certain nombre de dérives avant qu’il ne soit trop tard.

Ravage (1943) : l’apocalypse électrique

C’est le premier succès de René Barjavel, écrit pendant la seconde guerre mondiale et publié en feuilleton dans le journal collaborationniste Je suis partout. Nous sommes en 2052. Certes, le monde a renoncé aux avancées les plus impressionnantes et choisi d’ « abandonner l’âge atomique », par exemple les bolides à réaction nucléaire, pour retrouver les avions à hélice. Les trains suspendus permettent malgré tout d’emprunter la ligne Nantes-Vladivostok. Dès le début du livre, un entrefilet dans un journal donne la parole à un éminent professeur qui essaie d’expliquer les troubles électriques qui sont apparus fin décembre-début janvier 2051/52. La tension électrique a baissé pendant dix minutes sur toute la surface de la terre. Cette altération serait due à des taches solaires qui auraient influé sur l’équilibre des atomesL'atome est le constituant fondamental de la matière, la plus petite unité indivisible d'un élément chimique.... Ces taches sont aussi responsables d’une hausse sensible de la température.

Mais le pire est à venir. En effet, brusquement, « le poste, les lumières du plafond, tout, à la fois, s’éteignit ». Les voitures –électriques- sont arrêtées. La ville de Paris est dans le noir et dans un profond silence. Plus de téléphone, plus de route luminescente, des ascenseurs bloqués. La panique emporte progressivement tous les habitants aux cris répétés de « qu’est-ce qui nous arrive ? » De nombreux avions s’écrasent sur la ville. Dans les sous-sols du métro, des incendies se déclarent. A Paris, les seuls éclairages sont ceux des bougies et des briquets mais avec un risque d’incendie accru. Quand les gens descendent les escaliers, ils n’ont plus de repères ; les agressions se multiplient du fait de l’effondrement de l’autorité. Le mystère de l’inconnu provoque des angoisses : « Ils attendaient la lumière ou la mort ». La ville devient un piègeUn piège pétrolier est un volume de roches dit fermé... dont chacun essaie de sortir.

Le Gouvernement se réunit comme il peut. Le Conseil des ministres se demande « Qui nous a coupé l’électricité ? » S’agit-il d’un événement scientifique et naturel ou d’« un cauchemar antiscientifique, antirationnel » ? Les catastrophes continuent de s’enchaîner, les trains n’ont plus de commandes, l’information n’arrive plus remplacée par les pires rumeurs (invasions ennemies). Le Ministre de la Guerre déclare que les armes éclatent mystérieusement tandis que celui des Finances n’a plus accès aux réserves d’or de la Banque centrale puisque les portes étaient électriques…

Dans cette civilisation, les défunts étaient conservés chez soi dans des conditions optimales. Mais quand l’électricité fait défaut, les morts aussi se décomposent. Puis c’est l’eau qui vient à manquer faute de pompes électriques. Les Parisiens essaient de quitter la ville mais ils ont perdu l’habitude de marcher ou de monter les escaliers. Les distances sont trop longues. En conséquence, posséder un cheval, bien difficile à trouver, est un atout de première importance. En fait, la foule désespérée, affolée, ne comprend rien, basculant vers le néant. La société bien ordonnée le cède à la loi de la jungle, à la loi du plus fort. Au final, Paris disparaît dans les incendies, les épidémies (le peu d’eau disponible est contaminé), la violence et le chaos. Une poignée de survivants, dirigés par un certain François, réussit malgré tout à quitter la ville et se dirige non sans mal vers le sud. Là, ils reformeront une communauté. Mais seront-ils à l’abri de la Technique et du Progrès ?

Il est certain que le thème des coupures d’électricité avait une certaine actualité en 1943 au vu des pénuries d’énergie pendant l’Occupation. Mais en dehors de ces échos contemporains, Barjavel dresse une leçon terrible : nous sommes complètement soumis à la technique et totalement démunis quand celle-ci est absente pour une raison ou une autre. La disparition de l’électricité n’est pas seulement une panne mais en quelques jours, par un enchaînement implacable, l’effondrement de toutes les valeurs. Cette soumission à la technique nous empêche de nous adapter à des circonstances extraordinaires, sauf quelques êtres d’exception comme François et sa communauté. Le retour à la terre et aux valeurs patriarcales est sans doute dans l’esprit de l’époque (le livre est écrit en 1942) mais on peut interpréter Ravage comme une alerte face à la technique qui risque de devenir incontrôlable et peut entraîner la perte de la société. L’histoire se passe plus d’un siècle après le moment présent (1943/2052) : on peut aussi comprendre le livre comme un dernier avertissement.

La nuit des temps (1968) : l’énergie universelle et l’équation de ZORAN

Ce livre est un des plus grands succès de René Barjavel qui obtint, un an après sa parution, le Prix des Libraires. C’est sans doute avec Ravage, le titre le plus connu de cet écrivain. Il se trouve qu’à l’origine, il s ‘agissait d’un scénario pour le cinéaste André Cayatte. Le film n’ayant pu se faire, Barjavel en tira un roman.

Le livre commence en Antarctique où une expédition française puis internationale découvre une très ancienne civilisation (qui a vécu il y a 900 000 ans). Dans une sphère dorment un homme et une femme (du nom d’Eléa). La femme, réveillée, raconte son passé lié à une société très avancée. A cette époque, deux empires se faisaient face, Gondawa et Enisoraï. Le premier utilisait l’équation de Zoran pour la prolifération alors que le second avait choisi l’équilibre. Mais la guerre a tout ravagé et il fut décidé, avant la destruction totale, de sauvegarder pour l’éternité un homme et une femme. Celle et celui qui étaient justement endormis dans la sphère.

Dans cette histoire contée à rebours, la question de l’énergie dans cette très ancienne civilisation a été résolue de façon originale mais aussi mystérieuse. La première fois qu’on l’évoque, c’est à propos d’une curieuse machine qui produit de la nourriture à partir de rien. Quand on demande à Eléa avec quoi la machine fabrique des vivres, elle répond « Avec le Tout » ce que la traductrice un peu gênée traduit par Energie universelle, Essence universelle ou Vie universelle, la première expression étant la plus exacte. Et pour expliquer le fonctionnement, la femme venue de Gondawa évoque « l’équation universelle de Zoran ». Elle dessine alors cette équation :

equation_zoran.jpg

En ajoutant « Elle se lit de deux façons. Elle se lit avec les mots de tout le monde et elle se lit en termes de mathématiques universelles.

-Pouvez-vous la lire ?

-Je peux la lire dans les mots de tout le monde. Elle se lit ainsi : « ce qui n’existe pas existe. »

-Et de l’autre façon.

-Je ne sais pas. »

Zoran est le nom de l’homme qui a trouvé autrefois « la clé du champ universel », « la clé de l’univers, la clé du bien et du mal, la clé de la vie et de la mort. » Les savants du monde entier espèrent que l’homme qu’on va réveiller dans sa sphère, aux côtés d’Eléa, est un grand professeur dénommé Coban qui saura expliquer cette équation et permettre ainsi « de puiser au sein de l’énergie universelle de quoi vêtir ceux qui étaient nus et nourrir ceux qui avaient faim. » Il n’y aurait ainsi plus de guerre pour les matières premières. L’équation de Zoran est l’emblème de ces civilisations passées car on la retrouve sur le nom d’une l’université, sur des avions rapides, sur le vêtement d’un chef-labo (tantôt en rouge, tantôt en blanc).

En fait, l’homme qui dormait à côté d’Eléa n’est pas le savant Coban, la seule personne capable d’expliquer la formule universelle. Il s’agit de Paikan, le grand amour d’Eléa mais lui ne sait pas expliquer l’équation de Zoran. Toutefois, les savants ont trouvé sur un mur des textes gravés qui pourraient être l’explication de la formule mathématique. Une équation fort complexe puisque « même au CNRS, ils n’y comprennent rien ! » Cependant, pour assurer la paix dans le monde, les savants proposent de diffuser largement le traité qui permettra la compréhension de l’équation de Zoran. Sans exclusivité, cette formule sera le bien commun de tous. La traduction en 17 langues du traité de Zoran est prête mais … nous ne raconterons pas la fin de cette histoire !

La nuit des temps, outre une histoire d’amour qui fait penser à Roméo et Juliette, comprend un certain nombre de messages dans une époque où le nucléaire, l’informatique, la conquête de l’espace semblaient ouvrir des voies nouvelles au Progrès. C’est aussi une période marquée par la guerre froide et l’affrontement Etats-Unis-Union soviétique, à l’instar de Gondawa et Enisoraï. Dans les deux cas, les nations possèdent la puissanceEn physique, la puissance représente la quantité d'énergie fournie par un système par unité de temps... ultime, d’un côté la bombe atomique, de l’autre l’équation de Zoran. En dehors de l’allusion à l’équilibre de la terreur, le livre montre qu’une civilisation passée (et très lointaine en effet) pouvait atteindre un niveau de perfection supérieur au nôtre. L’Histoire ne serait donc pas linéaire.

La Connaissance absolue ne se trouve pas en définitive dans une machine, dans une technique mais dans l’équation de Zoran qui délivrerait connaissance et sagesse. Cet idéogramme fait penser au yin et au yang, deux énergies dont découle tout l’univers, à la fois opposées et complémentaires. On pourrait rapprocher ce curieux dessin du taoïsme, religion et philosophie qui prend ses distances avec la technique. L’équation de Zoran est un savoir fécond mais qui peut aussi être destructeur : les anciennes civilisations se sont finalement auto-détruites. La double lecture qu’évoque Eléa reste mystérieuse : une formule que tous peuvent lire mais finalement que peu de personnes peuvent dominer. On peut songer à la célèbre formule E=mc2 d’Albert Einstein, apparemment simple à lire, si complexe à réaliser et à comprendre. Pourtant, elle est le chemin vers une puissance extraordinaire. Mais si les civilisations passées ont trouvé une formule universelle avec l’équation de Zoran, qu’en ont-elles fait ? Des usages de destruction plutôt que la recherche de la paix. N’avons-nous pas fait de même avec la poudre, la dynamite puis la bombe atomique ? Ici, le moraliste René Barjavel rejoint Rabelais : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ».

 

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