Cinéma Littérature et Énergie

Moulins à vent, moulins littéraires

Image représentant l'oeuvre "Lettres de mon moulin"
©Planète Energies

Aujourd’hui, le vent permet de faire tourner des éoliennes (Eole était le dieu du vent dans la Grèce ancienne) afin de produire de l’électricité. C’est une des énergies renouvelablesOn appelle énergie renouvelable une source d'énergie dont le renouvellement naturel est immédiat ou très rapide... dont on parle le plus. Pourtant, l’utilisation du vent est bien plus ancienne. Bien avant nous, il actionnait une multitude de moulins qui étaient un des aspects les plus communs du paysage. Signalés en Europe dès le haut Moyen-Age, l’expansion de ces silhouettes très reconnaissables est rapide au XIIè siècle. De nombreuses régions se couvrent alors de moulins aux formes, couleurs, techniques très variées. Fatalement, la littérature s’est emparée de ces éléments du paysage longtemps familiers.

Alphonse Daudet : Les lettres de mon moulin (1869)

Le moulin le plus célèbre de la littérature française est sans doute celui d’Alphonse Daudet (1840/1897) qui, dans les premières pages du célèbre recueil d’histoires provençales achète «un moulin à vent et à farine …étant ledit moulin abandonné depuis plus de vingt années et hors d'état de moudre, comme il appert des vignes sauvages, mousses, romarins, et autres verdures parasites qui lui grimpent jusqu'au bout des ailes ». Le moulin de Fontvielle (près de Saint-Rémy de Provence) se visite mais si Daudet s’en est sans doute inspiré, il ne l’a jamais habité. Il n’empêche que le lieu est propice à la rêverie au milieu des pins et des senteurs de la garrigue. Quand Daudet s’installe (ou en tout cas écrit qu’il s’installe…), ce sont les lapins qui sont surpris car ces animaux en avaient fait une sorte de quartier général, un « moulin de Jemmapes » (victoire française de novembre 1792), moulin aussi célèbre que celui de Valmy (septembre 1792), lieux révolutionnaires passés dans la légende.

Et, plus loin, une des premières histoires contées par Daudet est aussi celle d’un moulin, celui de Maître Cornille. « Autre temps, il s'y faisait un grand commerce de meunerie, et, dix lieues à la ronde, les gens des mas nous apportaient leur blé à moudre... » En effet, « les collines étaient couvertes de moulins à vent. De droite et de gauche on ne voyait que des ailes qui viraient au mistral par-dessus les pins ». Mais le progrès a apporté une autre énergie que le vent, le charbon qui règne sur le XIXè siècle « Malheureusement, des Français de Paris eurent l'idée d'établir une minoterie à vapeur, sur la route de Tarascon. » Bientôt les moulins s’arrêtèrent, puis disparurent du paysage. Sauf celui de Maître Cornille qui allait répétant « ces brigands-là, pour faire le pain, se servent de la vapeur, qui est une invention du diable, tandis que moi je travaille avec le mistral et la tramontane, qui sont la respiration du bon Dieu...». Les ailes tournent certes mais le village sent bien qu’il y a un mystère derrière tout cela. Il sera révélé à la fin de l’histoire dans un dénouement à la fois heureux et mélancolique. Puisque ce n’était qu’un sursis car les moulins ont fait leur temps comme les « coches sur le Rhône, les parlements et les jaquettes à grandes fleurs » nous dit le poète de Fontvielle.

Cervantès, Don Quichotte et les moulins

La littérature mondiale a ses chefs d’œuvre qui souvent passent à la postérité par quelque scène si fameuse que chacun peut la raconter. Elle peut même devenir proverbiale.  Parmi celles-ci, le Don quichotte de Miguel de Cervantès (1547/1616) est universellement connu pour une scène assez courte mais d’une irrésistible drôlerie qui dépeint bien les principaux protagonistes de l’histoire. Don Quichotte de la Mancha est un homme qui a trop lu de romans de chevalerie et a du mal à cerner la réalité. Il est accompagné de son valet Sancho Pança, homme de bon sens qui attend surtout d’être payé. Le chevalier part donc à l’aventure pour combattre le mal et gagner la gloire. C’est ainsi qu’un jour « los molinos de viento » (les moulins à vent en espagnol) se dressent comme un formidable défi face à l’ombrageux cavalier. Son cheval Rossinante est cependant peu vaillant, son équipement médiocre et son valet Sancho Pança ne voit que d’inoffensifs moulins au loin. Peu importe. Don Quichotte aperçoit quant à lui d’énormes géants dotés de bras immenses qu’il faut combattre et faire disparaître de la surface de la terre. Malgré les avis de Sancho Pança, rien n’y fait : le chevalier éperonne son cheval Rossinante et fonce pour une bataille qu’il pressent difficile. C’est alors que le vent se lève et que les bras des moulins se mettent à tourner ce qui semble un plus grand défi encore pour le courageux hidalgo. Priant sa douce amie Dulcinée de le soutenir dans l’épreuve, il fonce la lance en avant contre ces terribles créatures. Mais au premier choc, le vent et l’aile d’un moulin ont raison de notre héros qui roule par terre. Sancho Pança arrive alors sur son âne pour trouver son maître en piteux état. En le relevant, Don Quichotte n’en démord pas et pense qu’un magicien a changé les géants en moulins « pour m’enlever la gloire de les vaincre ». Plus que jamais Don Quichotte croit « en la bonté de son épée » en remontant sur son pauvre cheval assez mal en point. Et il poursuit sa quête de gloire, de justice et d’aventure. Cet épisode comique très célèbre qui souligne les libertés que prend le héros avec la réalité est devenu proverbial : « se battre contre des moulins à vent » désigne une lutte contre des difficultés imaginaires, souvent sans espoir. Aujourd’hui, dans la province de la Mancha, les touristes peuvent encore voir une petite dizaine de moulins blancs alignés sur une colline et imaginer la folle course de Don Quichotte et Rossinante.

Les moulins, créateurs de poésie

En dehors de ces deux textes bien connus, la littérature européenne a rendu plus d’un hommage aux moulins à vent. Par sa forme, son ampleur, sa situation surélevée, cet édifice porte à la rêverie, mais aussi à une certaine nostalgie car il rappelle un passé définitivement révolu. On peut commencer entre autres par l’Anglais Lawrence Durrell (1912/1990), fin connaisseur des îles grecques, qui a chanté et décrit les moulins de Mykonos. Un poète moins connu, le Français Gaston Couté (1880/1911), a souligné le destin des techniques dépassées :

L'odeur du buis, le son du glas,
Un temps de neige, un soir d'ivresse
M'attristent moins que la tristesse
Des moulins qui ne tournent pas !

 

Guy de Maupassant (1850/1893), plus connu pour ses nouvelles, n’est pas loin de Don Quichotte dans un poème où il écrit :

D’où vient qu’alors je vis, comme on voit dans un songe
Quelque corps effrayant qui se dresse et s’allonge
Jusqu’à toucher du front le lointain firmament,
Le vieux moulin grandir si démesurément
Que ses bras, tournoyant avec un bruit de voiles,
Tout à coup se perdaient au milieu des étoiles,
Pour retomber, brillant d’une poussière d’or
Qu’ils avaient dérobée aux robes des comètes ?

 

Aux Pays-Bas, on a conscience depuis longtemps d’être par excellence le pays des moulins :

Van Rotterdam tot Friesland,
Van Zeeland tot Groningen
Molens zijn hier en daar en in het hele land!

(De Rotterdam à la Frise,
De Zélande à Groningue
Les moulins sont ici et là et dans tout le pays!)

D’ailleurs les moulins de Kinderdijk sont inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO (leur fonction était de pomper l’eau des polders). Et les exemples pourraient être multipliés.

Le moulin, le meunier et l’âne

Le moulin ne va pas sans son meunier et son âne. Les deux derniers font aussi partie des personnages favoris de la littérature. On peut citer la fable de La Fontaine (1621/1695), Le meunier son fils et l’âne qui montre qu’il n’est pas simple de suivre les conseils des autres. Dans le monde germanique, un conte de Grimm bien connu met en scène « Un meunier [qui] possédait un âne qui, durant de longues années, avait inlassablement porté des sacs au moulin, mais dont les forces commençaient à décliner. Il devenait de plus en plus inapte au travail. Son maître songea à s'en débarrasser. L'âne se rendit compte qu'un vent défavorable commençait à souffler pour lui et il s'enfuit.» En chemin, il rencontre un chien puis un chat et un coq. A eux quatre, ils réussiront à mettre en fuite des voleurs et trouveront le gîte hospitalier qui leur manquait (conte des Musiciens de la ville de Brême, 1819). De nombreuses sculptures illustrent leur sympathique coopération.

On peut aussi rappeler une célèbre comptine « Meunier, tu dors… ton moulin va trop vite » qui rappelle que le vent devait être surveillé afin qu’il ne casse pas la précieuse mécanique. De même l’expression « entrer comme dans un moulin » signifie pénétrer facilement dans un lieu. A l’origine, on disait plus exactement « entrer comme un âne dans un moulin » (soit pour y apporter le grain soit pour y faire tourner la meule), c'est-à-dire avec un certain sans-gêne mais l’animal a disparu de l’expression. Et on pourrait y ajouter les nombreuses rues qui rappellent cet édifice si commun ne serait-ce qu’à Paris : rues du moulin, du moulin vert, du moulin de la Vierge, du moulin des prés sans compter le célèbre Moulin Rouge. Les moulins sont encore parmi nous.

 

 

Pour aller plus loin :

 

Lectures :

- Bien entendu lire le chef-d’œuvre de Cervantès, Don Quichotte, au besoin dans une version réduite. Les Lettres de mon moulin d’A. Daudet se parcourent facilement et ont été enregistrées par des voix méridionales, ce qui allait de soi. Mais on peut ajouter Le meunier d’Angibault de George Sand (1845) réédité en Livre de poche ; Le Moulin du Frau d’Eugène le Roy (1891), réédité en 2007.

Documentation :

- De très nombreux ouvrages évoquent l’architecture, la technique, la place des moulins qui ont joué un rôle essentiel dans l’économie depuis le Moyen-Age jusqu’au XIXè siècle. On peut se documenter auprès de G. Simonet, La France des moulins, Paris, Albin Michel, 1988, ou encore Claude Rivals, Le moulin et le meunier, mille ans de meunerie en France et en Europe, Paris, Empreinte, deux volumes, 2001.

 

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