Cinéma Littérature et Énergie

Littérature pour la jeunesse et crise de l’énergie

Couverture du livre The Carbon Diaries de Saci Lloyd
© Planète Energies

Décryptage réalisé par Alain Beltran, Directeur de recherche au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS).

Depuis un certain nombre d’années, le monde a conscience (avec plus ou moins d’acuité, il est vrai) de vivre non seulement une transition énergétiqueLa transition énergétique désigne le passage du système actuel de production d'énergie... mais aussi une période critique où la question des ressources énergétiques non renouvelables pose un immense défi. Ce moment crucial, ce changement décisif a donné lieu à toute une littérature, en particulier pour les plus jeunes et les adolescents que ce soit au Japon, en Grande-Bretagne ou en France. A partir de trois ouvrages récents issus de chacun de ces pays, il est possible de comprendre les messages que tentent de faire passer les auteurs, la sensibilisation à un avenir différent, les solutions qui peuvent s’offrir à la planète.

La forme des trois titres retenus diffère de prime abord : une bande dessinée française (La main verte), un livre anglais (Carbon Diaries 2015 : diary signifie journal au sens de tenir régulièrement un journal), un manga japonais en trois volumes (The hunt for energy : la quête pour l’énergie). Tous ces ouvrages sont très récents et traduits en français (il existe une suite à Carbon Diary 2015 qui a pour titre Carbon Diary 2017). Même si les péripéties sont nombreuses, et le ton assez différent, on retrouve quelques thèmes majeurs dans ces différentes publications pour la jeunesse.

Vivre dans un monde sans énergie

La vie semblait tranquille et facile à Bordeaux. Et pourtant, un discours du Président de la République a souligné la raréfaction des matières premières et en particulier du pétrolePétrole non raffiné.. Il faudrait donc se préparer à un nouveau mode de vie. Peu d’habitants ont réagi à cet avertissement. Et pourtant : en quelques semaines, les voitures ne peuvent plus rouler faute de carburantUn carburant est un combustible liquide (comme l'essence), gazeux (comme le GPLc) ou solide (comme un propergol)..., la crise financière et industrielle s’ajoute à la crise énergétique. Les gens se battent pour des tomates à 50 euros le kilogramme, et encore ne sont-elles que peu comestibles. Certains métiers deviennent inutiles (comme auteur de BD ce qui est le cas du héros de l’histoire La main verte) quand, au contraire, les réparateurs et autres techniciens sont fort recherchés. De l’autre côté de la Manche, le gouvernement britannique a déjà pris les devants face à la crise de l’énergie. Il édicte un certain nombre de lois et règlements qui conduisent à la réduction drastique de la consommation de carbone (dans un premier temps de l’ordre de 60%). Plus de voitures, des cartes de rationnement pour les usages électriques (avec un total de 200 points), des douches comptées. On se pose la question dans ce nouveau contexte s’il faut faire venir des mangues d’Afrique du sud ou plutôt consommer des pommes du Kent si on prend en considération la dépense de carbone entre ces deux fournitures. Dans son journal (Carbon Diairies 2015), Laura Brown, l’héroïne est en proie à tous les tourments de l’adolescence et constate de plus les heurts entre les membres de sa famille avec ceux qui comprennent le changement et ceux qui ne sont pas prêts à s’y plier. Elle écrit non sans humour : « la génération des parents des années 1970 était très égoïste. Ils ont inventé les lumières d’ambiance au lieu de repriser des chaussettes sous des ampoules de 40 Watts comme nos grands- parents » (Carbon Diairies, p 32). En effet, il faut changer de style de vie, vers plus de sobriété. Malgré tout, le marché noir se développe. Les plus anciens se rappellent les tristes heures du Blitz (le bombardement de Londres par l’Allemagne au début de la seconde guerre mondiale). Chaque jour, il faut choisir entre les appareils électriques à mettre en marche car un compteur sans état d’âme coupe les consommateurs imprudents (ou désobéissants). Quand il y a récidive, il faut négocier directement avec le Ministère des économies de carbone et on peut même être condamné à une forme de rééducation. Bientôt, c’est au tour de l’eau de manquer. Puis ce sont des pannes géantes qui frappent différents pays européens et quelquefois impactent les îles britanniques (dépendantes pour leur énergie du gaz ou de l’électricité venus du continent). Les entreprises ne travaillent plus que quatre jours par semaine pour économiser l’énergie. Le temps des chandelles revient et prendre le Tube (le métro de Londres) expose à se retrouver coincé entre deux stations. Fatalement, la situation sociale se tend : ce sont des pillages qui sont à déplorer, des manifestations de conducteurs poids lourds qui dégénèrent. L’armée doit intervenir.

Les catastrophes climatiques

Le dérèglement climatique -et ses lourdes conséquences- est surtout présent dans le livre anglais Carbon Diaries 2015. C’est en fait une grande tempête (avec des majuscules : Grande Tempête comme il y eut le Grand incendie de Londres et la Grande peste au XVIIe siècle) qui a détruit des milliers de maisons qui pousse le gouvernement britannique à anticiper les conséquences du changement climatiqueVoir la définition du réchauffement climatique.... L’Europe continentale réagit avec plus de retard et au prix d’une quasi-révolte contre Bruxelles : un referendum aboutit à la décision de prendre des mesures identiques à celles des Britanniques. Mais, au fil des saisons, le dérèglement climatique frappe sous toutes les formes : des hivers très rigoureux qui noient l’Europe sous la neige, un été très sec avec pénurie d’eau puis une énorme tempête qui balaie les côtes occidentales britanniques et fait même céder la barrière de la Tamise. Londres et sa banlieue sont noyés. Les rats arrivent et une épidémie qu’on croyait circonscrite aux temps anciens, le choléra, décime les populations. Il semble que le courant du Gulf StreamLe Gulf Stream est le courant marin très puissant et très rapide qui prend sa source dans le Golfe du Mexique... qui assurait à l’Europe occidentale des conditions climatiques tempérées ait faibli et même disparu. Du côté japonais, c’est évidemment le terrible tsunami de 2011 (qui a été provoqué par un tremblement de terre sous-marin) qui est resté dans les mémoires suivi des problèmes de la centrale nucléaireInstallation industrielle permettant de mettre en œuvre de manière contrôlée la fission de noyaux atomiques pour produire de la chaleur... de Fukushima. Rappelons que l’une des conséquences possibles du changement climatique, outre une élévation des températures, serait une accélération des phénomènes climatiques extrêmes comme les tempêtes, typhons, sécheresses, inondations, etc. Ce qui est décrit dans ces ouvrages de fiction peut être perçu comme une réalité vraisemblable.

Trouver d’autres voies

Dans la bande dessinée La main verte, le héros devient vélo-taxi pour survivre. Il trouve miraculeusement un jerrycan d’essence qui, en fait, ne l’envoie pas très loin de Bordeaux (il reprend son vélo-taxi pour continuer). En chemin, il va rencontrer des communautés qui s’essaient à différentes solutions. L’une vit en autarcie en cultivant la terre ; plus loin, les véhicules roulent à l’essence de luzerne OGM ce qui provoque des conflits armés avec des « Verts » opposés aux OGM. La situation n’est pas sans rappeler le chaos prévu par René Barjavel dans son roman Ravage (1943) déjà évoqué. Au final, le héros retrouve son père et lui demande –difficilement- comment on cultive les tomates et autres trésors du potager. La famille anglaise de Carbon Diaries finit aussi par se préoccuper avant tout des questions de nourriture et d’énergie. Pour la première préoccupation, là aussi la famille plante, surveille, arrose (quand il y a de l’eau). Elle élève même un cochon qui devient très gras en mangeant les déchets. Mais le brave animal est tellement sympathique qu’il devient plutôt la mascotte du quartier qu’un approvisionnement en charcuterie. Les héros du manga japonais travaillent à la JEC (Japan Energy Corporation) et, depuis 2011, le président de cette société souhaite remplacer le pétrole et le nucléaire : pour cela, il faut trouver une énergie d’avenir. Deux équipes en concurrence se lancent dans cette quête en rencontrant les universités ou centres de recherche d’entreprises qui essaient de trouver de nouvelles voies. Le premier volume du manga rappelle les avantages du pétrole (énergie très concentrée, liquide) puis la recherche d’informations sur les centrales solaires. On y jauge les avantages mais aussi les inconvénients de cette technologie (intermittence, occupation de l’espace). Approfondissant leur réflexion à propos du véhicule électrique, l’équipe de chasseurs d’énergie pense que la question ne réside pas seulement dans la façon de produire de l’énergie mais aussi comment la consommer. L’équipe réfléchit ensuite aux très grands projets de complexes de centrales solaires prévues dans le Sahara (Projet Désertec) ou le désert de Gobi (en extrapolant l’installation Genesis dans le Colorado). Ou bien faut-il penser à de multiples projets solaires intégrés utilisant les murs, les fenêtres, les colonnes ? Ou l’installation d’un super-réseau (super-grid) international ? Une base spatiale capable d’envoyer des flux lumineux sur terre où ils seront transformés en énergie ? Au final, les trois missionnaires vont dans l’île d’Hokkaido au nord du Japon, la Mecque de l’énergie éolienne. Là aussi les avantages, les inconvénients (bruit, danger pour les oiseaux, acceptation sociale) et les différentes formes d’exploitation (éolienne « citoyenne », micro-éolienne, éolienne de 120 mètres, éoliennes flottantes disposées en réseau car la mer du Japon est profonde…) sont examinés tour à tour. Après ce panorama, l’équipe de chercheurs d’énergie en arrive à la conclusion qu’il faut utiliser toutes les énergies renouvelablesOn appelle énergie renouvelable une source d'énergie dont le renouvellement naturel est immédiat ou très rapide..., augmenter l’efficacité énergétiqueEn économie, l'efficacité énergétique désigne les efforts déployés pour réduire la consommation d'énergie d'un système..., développer les smart gridsLes smart grids, ou réseaux électriques intelligents, s'appuient sur les nouvelles technologies de la communication et de l'information... (réseaux intelligents), les voitures électriques qui peuvent aussi servir de stockage, etc. Un ultime rebondissement risque de tout remettre en cause… mais nos héros sauront trouver la parade… que, selon nos habitudes, nous ne révélerons pas.

Quels messages ?

S’adressant à la jeunesse et sur un sujet aussi crucial que l’avenir énergétique, pour ne pas dire l’avenir tout court de l’humanité, les trois exemples pris ici sont fatalement porteurs de messages. En fait, même si les événements sont dramatiques, on remarque un sens de l’humour et de la distance critique très prononcés dans les exemples britannique et français. Les souvenirs lointains des privations de la seconde guerre mondiale remontent à la surface et la nécessité de revenir aux choses simples, à la famille, à l’agriculture, à l’entraide se rencontrent de part et d’autre de la Manche. Nul abattement n’apparaît malgré la rigueur des temps. Le manga japonais est assez pédagogique et montre au final que là aussi l’entraide, le croisement des projets et la coopération valent mieux que la concurrence acharnée. Il apparaît aussi que les questions énergétiques ne sont plus désormais des problèmes locaux ou nationaux mais qu’une réflexion globale est plus que jamais nécessaire. Les questions de pollution, de réchauffement climatiqueLe réchauffement climatique, appelé aussi réchauffement planétaire ou réchauffement global, est un phénomène d'augmentation de la température moyenne des océans..., d’épuisement des ressources en matières premières ne peuvent se résoudre qu’à l’échelle mondiale. Les trois ouvrages japonais montrent en fait la diversité des solutions, et non LA solution. L’avenir, nous disent-ils, fera appel à l’innovation, à une croissance maîtrisée et à des politiques de long terme.

Pour aller plus loin :

  • -Carbon Diaries 2015, Le Journal de Laura Brown, Saci Lloyd, 2012, traduit de l’anglais par Sylvie Denis, Pocket jeunesse, 329 pages.
  • -La main verte de Hervé Bourhis, éditions Futuropolis, 2009, 72 pages.
  • -The Hunt for Energy, Bochi, Editions Tonkam, Young Manga (présenté en trois volumes HE1, HE2 et HE3), paru en 2011, édition française 2014, traduit par Satoko Fujimoto.
  • -Les cerisiers fleurissent malgré tout, Manga, Keiko Kana Ichiguchi, 2013 (le récit se place après la catastrophe de 2011).
  • -Plein d’énergies, Pierre Papon et Benjamin Strickler, Le Pommier, 2012

 

 

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