Cinéma Littérature et Énergie

La solidarité entre mineurs (Allemagne, Grande-Bretagne)

Représentation du film 'Les virtuoses" de Mark Herman
©Planète Energies

Décryptage réalisé par Alain Beltran, Directeur de recherche au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS).

Si le monde de la mine est réputé pour sa dureté et son danger, le corollaire en est une solidarité très forte entre travailleurs. Cette unité a pu se manifester dans les épreuves traversées : grèves, accidents, guerres. Il n’est pas jusqu’à l’habitat lui-même qui donne une image de solidarité de cette communauté, par exemple les « corons » du Nord de la France qui sont d’ailleurs classés (ainsi que les installations industrielles) au patrimoine de l’Unesco depuis 2012. Les difficultés traversées sont aussi liées dans la période la plus contemporaine à la disparition des mines elles-mêmes qui intervient dans la seconde moitié du XXè siècle dans presque toute l’Europe. Deux films peuvent apporter ce témoignage sur la grande unité, sur le courage, sur la ténacité des mineurs : le premier est un long-métrage allemand du début des années 1930 dont le titre original met d’ailleurs l’accent sur la solidarité (Kameradschaft), l’autre britannique, plus récent, montre comment la communauté des « gueules noires » peut se manifester aussi à travers le domaine artistique (Brassed off).

KAMERADSCHAFT (La tragédie de la mine, G. Pabst, 1932)

G. W. Pabst (1885/1967) est un metteur en scène allemand très célèbre dans l’entre-deux-guerres.  On lui doit des films assez différents comme Loulou, l’Opéra de Quat’sous ou Quatre de l’Infanterie. Le film de 1932 dont il est ici question met en exergue la camaraderie entre ouvriers qui permet d’effacer les frontières (d’où le titre allemand) tandis que le choix de la version française, plus neutre, évoque seulement un accident tragique. Le film est censé se passer en Lorraine mais le tournage de certaines scènes a été réalisé dans la ville de Noeux-les-Mines dans le Pas-de-Calais (coup de grisouLe grisou est le nom donné au méthane qui se dégage naturellement du charbon dans les mines..., panique, attente aux grilles). L’histoire est donc censée se situer dans une zone frontalière entre France et Allemagne (d’où le choix de la Lorraine). Lors d’un bal, des mineurs allemands veulent inviter à danser une Française mais la tension monte vite et une bagarre menace entre mineurs des deux pays. La guerre n’est pas si lointaine avec le souvenir de l’ennemi affronté dans les tranchées de part et d’autre. Chacun reprend son travail quand un terrible coup de grisou piège dans les profondeurs de nombreux mineurs français. Les secours ont du mal à parvenir. Aussi, des mineurs allemands passent-ils par les galeries en sous-sol, enlèvent une grille et parviennent à porter secours à leurs camarades français. Dans une atmosphère de soulagement et de réconciliation, les travailleurs allemands et français se réjouissent tous ensemble. Mais, les autorités des deux pays referment vite le passage souterrain qui symbolise la frontière : la grille est remise en place…

Derrière ce beau film (considéré comme un classique du cinéma), l’Histoire n’est pas loin. D’une part, la Grande Guerre reste dans les souvenirs des anciens combattants redevenus civils et les Français sont quelque peu effrayés de voir surgir les Allemands des profondeurs. D’autre part, les espoirs de paix qui avaient suivi la fin de la guerre de 1914-1918 s’éloignent. Le parti nazi qui affirme son racisme et la revanche sur la France est devenu en juillet 1932 le premier parti allemand aux élections législatives au Reichstag avec 230 députés sur 608. La première guerre qui avait été baptisée « la der des der » connaîtra-t-elle une répétition ? C’est pour pousser un cri d’alarme que Pabst réalise ce film autour de la solidarité entre travailleurs en danger qui va plus loin que la différence de nationalité. Le film fait parler les protagonistes chacun dans leur langue pour montrer que la barrière linguistique n’est pas un obstacle. Il s’agit au final d’une coopération franco-allemande puisque le réalisateur français Beaudouin figure sur l’affiche. Mais la fin du film est interrogative : cette grille qui est refermée est-elle un tragique pressentiment ?

L’inspiration : la catastrophe de Courrières (1906)

Le film de Pabst est directement inspiré de faits réels qui datent de vingt-cinq ans auparavant : le drame de Courrières (mars 1906) qui est sans doute la pire catastrophe industrielle qu’ait connue la France puisque le nombre de victimes s’établit à 1099 morts. Cette année-là, un coup de grisou (ou un coup de poussière) a balayé des centaines de mineurs aux Mines de Courrières dans la région de Billy-Montigny. Les secours s’organisent mais les Français n’ont guère de matériel de pointe pour travailler en profondeur en atmosphère réduite en oxygène. Alors que la France et l’Allemagne ont alors de très mauvaises relations (annexion de l’Alsace-Moselle en 1871, tensions au Maroc), l’Empire allemand décide malgré tout d’envoyer des sauveteurs westphaliens équipés du dernier modèle des systèmes respiratoires. Le geste est noble, largement repris par la presse et la carte postale. En fait, malgré cette avance technique, les sauveteurs arrivent trop tard. Mais l’Allemagne fera de ces hommes des héros salués par l’Empereur Guillaume II. Nous dirions aujourd’hui qu’il s’agit autant d’une opération de communication que d’une opération humanitaire. Malgré tout, dans ce drame épouvantable, une lueur d’humanité a jailli. Le geste trouvera un écho plus tard dans le film de G.W. Pabst.

LES VIRTUOSES (Brassed off)

Plus de 60 ans après le film de Pabst, le long métrage anglais « Brassed off » se situe dans le nord du pays alors que les mines sont menacées de fermeture du fait d’un programme national de fin du charbon (comme ce fut le cas dans une grande partie de l’Europe). Comme dans la plupart des pays miniers, il existe à Grimlet un orchestre d’instruments à vent, de cuivres dont les musiciens sont tous des travailleurs du fond ou du carreau. C’est cette petite communauté que le film va suivre avec comme trame les difficultés et drames d’une mono-industrie sans réel avenir. Le titre original « brassed off » est un jeu de mot intraduisible puisque « brass band » désigne un orchestre de cuivres et que l’expression « brassed off » signifie aussi  « en avoir plein le dos ». Les mineurs/musiciens ne croient plus guère en demain même s’ils espèrent d’un côté sauver leur charbon et de l’autre participer à la finale des orchestres de cuivres à Londres. Or, les difficultés s’additionnent entre la silicose (la maladie propre au travail du fond de la mine), la fermeture inéluctable, la dépression et le suicide, les compromissions (à l’exemple de la seule femme de l’orchestre, Gloria, qui change d’attitude pour rejoindre sa communauté d’origine), etc. Mais la solidarité ancestrale de ces travailleurs qui ont fait autrefois la richesse du pays (voir la fiche Planète Energies sur « Qu’elle était verte ma vallée »), va se replacer tout entière dans la finale d’orchestre au Royal Albert Hall à Londres. Les mineurs attaquent sous la direction de Danny l’ouverture de Guillaume Tell de Rossini et gagnent. S’ils n’ont pu sauver leur travail, au moins ont-ils montré que leur unité était capable de triompher de cette lente tragédie que fut la fermeture des mines : la fierté retrouvée et le respect dans le regard des autres sont sans doute leur plus belle récompense.

La tradition des orchestres

Que ce soit une harmonie, une fanfare, un orphéon, un orchestre (il n’y a pas que des instruments à vent mais, dans la plupart des cas, ils prédominent), la musique et le chant font partie depuis le XIXè siècle des traditions minières en particulier dans le Nord/Pas-de-Calais. Ces orchestres permettaient aux mineurs de prolonger leur unité tout en s’évadant d’un quotidien difficile. Du côté des dirigeants des compagnies minières, on y voyait un moyen d’assurer la cohésion et aussi dans certains cas le chemin d’un réel prestige social. Une forte discipline (assiduité lors des répétitions, comportement en public, neutralité dans les discussions) était exigée en contrepartie de la prise en charge des différentes dépenses liées à l’orchestre et aux défilés. La fête de la Sainte-Cécile (patronne des musiciens, le 22 novembre) était traditionnellement le moment où les fanfares se donnaient à plein (on peut y ajouter la Sainte-Barbe, patronne des mineurs). Des concours ayant régulièrement lieu comme dans le film britannique. L’ordre était quasi-militaire et nombre de tenues sont d’ailleurs inspirées d’uniformes ; mais on trouve aussi de nombreuses fanfares dont les membres portent le bleu de travail et le casque de mineur. Les orchestres correspondaient aussi aux pays d’origine des travailleurs de la mine, en premier lieu les Polonais. On peut y ajouter des chansons, un peu plus revendicatives après la catastrophe de Courrières, qui ont aussi débouché sur des succès populaires comme La valse des mineurs.

 

Pour aller plus loin :

  • Voir les deux films en question :

- G.W. Pabst, Kameradschaft (la tragédie de la mine), 1932

- Mark Herman, Brassed off (les virtuoses), 1997, César du meilleur film étranger.

  • Sur la catastrophe de Courrières, un livre collectif suite à un colloque pour le centenaire de la catastrophe: GRHEN, Courrières aux risques de l’Histoire, 2006.
  • Sur le monde minier : voir le centre de Lewarde (département du Nord), un musée et un centre de documentation, une visite dans le temps au cœur des installations d’autrefois.
  • Des souvenirs visuels : on peut retrouver sur le site de l’INA des reportages, en particulier :

- « Défilé et souvenirs de l’harmonie de la fosse 13 (près de Loos en Gohelle, 1970) » où l’on voit la parade d’une batterie-fanfare -dont les musiciens portent la tenue de mineur- puis les souvenirs d’un ancien membre d’un orchestre.

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