Cinéma Littérature et Énergie

La modernité électrique vue par le cinéma

La modernité électrique vue par le cinéma
©Planète Energies

Décryptage réalisé par Alain Beltran, Directeur de recherche au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS).

Le développement de l’électricité industrielle se situe entre 1880 et 1900 : la lampe à incandescence, le système de transport à longue distance, le moteur triphasé, le transformateur… sont alors mis au point. C’est dans ce même laps de temps qu’apparaît le cinéma, en 1895, boulevard des capucines à Paris, à l’initiative des frères Lumière (même si la paternité de cette découverte est revendiquée par plusieurs inventeurs). Les deux innovations, électricité et cinéma, se sont donc regardées l’une l’autre car elles étaient contemporaines. Le cinéma est devenu un témoin privilégié de l’essor de la civilisation électrique qui -plus ou moins- symbolise le progrès. Mais le septième art a souvent pris ses distances et fait montre d’esprit critique par rapport aux conséquences de l’essor de la Fée ElectricitéForme d'énergie découlant du déplacement de particules chargées (électrons) dans un conducteur....

Au temps du cinéma muet

L’hôtel électrique est un film muet espagnol de 1908, d’une durée de 8 minutes, réalisé par Segundo de Chomon (1871/1929) qui est aussi acteur. Dans un hôtel qui a tout le confort électrique, grâce à des manettes disposées sur une table, les bagages se rangent automatiquement dans les bons tiroirs, les chaussures sont cirées par une brosse mue par la nouvelle énergie et il en va de même pour la coiffure de la cliente et bien d ‘autres « miracles » dus à la Fée Electricité. Les trucages sont entrés dans l’histoire du cinéma comme l’une des premières utilisations de la stop motion (animation image par image comme, plus tard, dans le film Wallace et Gromit ou certaines œuvres de Tim Burton). C’est une forme d’hommage aux infinies possibilités de l’électricité mais, à la suite d’un court-circuit, rien ne marche plus et les meubles autant que les clients dansent une curieuse gigue: un effet comique mais aussi une leçon sur la prudence à garder vis-à-vis de la technique.

La maison électrique de Buster Keaton (1895/1966) est plus tardif (1922). Ce film de 22 minutes révèle encore une fois le talent d’un acteur-réalisateur exceptionnel. L’histoire se tient en deux parties : pris par mégarde pour un ingénieur électricien, Buster doit aménager toute une maison. Dans une première partie, tout devient électrique dans une ode au confort moderne : l’escalator intérieur, le billard, la piscine, la bibliothèque, la table pour le dîner, la cuisine… Certaines de ces innovations existaient mais B. Keaton les réinventent avec poésie. Le héros de l’histoire est un autodidacte qui a tout appris dans un seul livre (Electricity Made Easy). Ceci dit, comme dans le film de 1908, l’effet comique viendra du fait d’une intervention humaine qui tourne au sabotage : tout se complique et la maison devient folle. La « chute » de ce film conjugue la surprise et la performance physique dans l’esprit de ce que les Américains ont appelé le « slapstick » qui est depuis longtemps la base de leur comique d’action, Charlot en étant un des meilleurs exemples.

Les temps modernes (Charlie Chaplin)

Ce film de 1936 fait partie des chefs-d’œuvre de C. Chaplin (1889/1977). C’est sans doute les premières minutes de ce long-métrage qui sont les plus connues quand le héros travaille sur une chaîne de production. Le comique ici est plus grinçant et veut souligner comment la technique peut asservir au lieu de libérer. Si l’électricité est au cœur du système, nous dit Chaplin, c’est bien l’homme qui peut donner du sens au travail, quelquefois jusqu’à la rupture. Chaplin travaille donc à l’ Electro Steel Ltd. Les turbo-alternateurs, les cadrans, les rhéostats forment un ensemble qui obéit à un directeur distant. L’électricité est omniprésente, capable de faire gagner toujours plus de productivité (ce qu’elle fit en réalité depuis la fin du XIXè siècle). Pour aller encore plus loin dans cette logique, le directeur essaie sur notre pauvre héros une improbable machine qui doit faire manger les ouvriers sans qu’ils quittent leur place. L’homme est arrivé ici au bout de la logique productiviste : il ne peut plus bouger, il n’est plus que l’appendice d’une machine. Mais –heureusement- il existe des échappatoires. Un heureux court-circuit (décidément, le court-circuit est associé au comique électrique !) rend folle la machine-à-manger qui est au final refusée. Puis Chaplin-Charlot perd la raison (simulation ?) et réussit à faire disjoncter au propre comme au figuré l’usine et sa mécanique trop bien huilée. Il quitte l’usine dans une ambulance mais est-il plus ou moins aliéné que ceux qui passent leur vie dans cet univers mécanique ? L’affiche américaine des temps Modernes (Modern Times) montre un Chaplin déterminé à couper le courant… et à retrouver sa liberté. Dans les Etats-Unis des années trente où, malgré la crise économique, le dollar, l’entreprise, les grands patrons, le business en un mot étaient des valeurs intouchables, on devine que le film fut assez mal ressenti et que Chaplin y acquit une image d’étranger ne comprenant pas l’Amérique. En fait, il n’y a pas de remise en cause profonde du capitalisme dans les Temps Modernes mais une illustration du danger du machinisme et du sort qui attend ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas accepter la perte de leur autonomie.

Mon Oncle (Jacques Tati)

Sorti en 1958, mais réalisé durant les deux années précédentes, Mon Oncle est un des films les plus connus de Jacques Tati (1907/1982) avec Jour de fête ou Les vacances de M. Hulot. Boris Vian disait d’ailleurs de Jacques Tati qu’il était le Chaplin français. L’histoire ici aussi oppose deux mondes : celui d’un industriel qui s’est fait construire une maison ultra-moderne dont la cuisine regorge de gadgets électriques. Et l’inénarrable M. Hulot, beau-frère de l’entrepreneur, bohème et gaffeur, ami des enfants. Tati jette un regard malicieux sur le monde des Trente Glorieuses, ces années de forte croissance entre la reconstruction de la France et le premier choc pétrolierUn choc pétrolier est causé par une pénurie de pétrole réelle, anticipée ou spéculative... (1945/73). Le quotidien se transforme avec l’essor de l’automobile et du plastique. Dans les maisons, la cuisine devient le siège de cette ère nouvelle. Y règne en effet l’électro-ménager qui est le symbole même d’un nouveau confort avec le réfrigérateur, le lave-linge, le four électrique, etc. Les Français découvrent le crédit à la consommation (le « Crédit à l’équipement électroménager » est créé en 1953 et devient CETELEM plus tard, les deux dernières lettres rappelant le premier objet de la société, EM pour électroménager). Un réfrigérateur représentait alors plusieurs mois de salaire et le lave-linge ne touchait pas encore tous les ménages français. En 1963, EDF lança une grande campagne dite du Compteur Bleu, destinée en fait à renforcer la puissanceEn physique, la puissance représente la quantité d'énergie fournie par un système par unité de temps... nécessaire pour des habitations qui abritaient de plus en plus d’appareils électriques.

Le film de Jacques Tati montre ces deux France qui se croisent (c’est la même problématique que dans le livre de Jacques Fourastié, Les Trente glorieuses) mais ne se comprennent pas complètement : une France encore villageoise où habite M. Hulot, une France moderniste qui a choisi d’épouser radicalement l’avenir. La maison de la sœur et du beau-frère de M. Hulot  résume ce choix, en particulier la cuisine ultra-sophistiquée, pleine de gadgets électriques, au tableau de bord plus proche de celui d’un avion que d’un espace domestique (d’ailleurs on y travaille en gants). « Tout est électrique » déclare fièrement la maîtresse de maison quand elle fait visiter « sa » cuisine à ses voisins admiratifs (fini le charbon ou le gaz, place aux énergies modernes en quelque sorte). Ici, l’électricité se marie désormais avec les automatismes, sauf quand M. Hulot circule car, à l’instar de Charlot dans les Temps Modernes, il a le génie de mettre du désordre (ou de la fantaisie) dans un monde aseptisé et sans surprise. Il n’est cependant pas le seul à se méfier du progrès. Quand il faut franchir un inoffensif rayon lumineux qui déclenche l’ouverture d’une porte de garage (où sont enfermés les propriétaires), la brave domestique déclare qu’elle a peur de l’électricité et d’être électrocutée ! Plus tard, quand Monsieur utilise un rasoir électrique ou lorsque Madame pilote sa cuisine, le bruit est tel que plus personne ne peut communiquer… La critique de Tati est moins acerbe que celle de Chaplin : inexorablement un monde change et l’électricité en est le vecteur. Mais tant qu’il le peut, l’auteur nous rappelle la douceur de la vie d’autrefois où le temps était moins compté.

L’électricité est une innovation globale qui a bouleversé le XXè siècle et même la fin du XIXè siècle. Notre avenir sera sans doute aussi largement électrique (mobilité, climatisation…). Le cinéma qui a été et sera le témoin de son temps permet de reconstituer cette longue histoire encore inachevée mais déjà riche de plus d’un siècle. Mais le septième art nous apporte aussi la réflexion nécessaire pour n’être esclave ni des machines ni de la dernière technologie.

 

Pour aller plus loin :

  1. Les films cités sont faciles à regarder sur internet (Wikipedia pour l’Hôtel électrique, Youtube pour La maison électrique) et, pour les deux derniers (Chaplin et Tati), ce sont des « classiques » qui se trouvent facilement à la location ou en streaming.
  2. Le rapport électricité et société:  Alain Beltran et Patrice Carré, La vie électrique, Histoire et imaginaire XVIII-XXIè siècles, Paris, Belin, 2016. 
  3. Les changements des années soixante : le livre de Jacques Fourastié Les trente glorieuses ou la révolution invisible paru en 1979 (réédité depuis lors) qui commence par la description de deux villages qui sont en fait un même lieu, avant et après modernisation. Le film documentaire Farrebique de Georges Rouquier montre un hameau de l’Aveyron en 1947 où les habitants se posent en particulier la question de l’arrivée de l’électricité. 
  4. Quelques écrivains ont aussi témoigné sur la société de consommation et ses nombreux appareils électriques: par exemple Boris Vian dans la Complainte du progrès (Les arts ménagers) dès 1955 ou Georges Perec dans Les choses, une histoire des années soixante (paru en 1965, Prix Renaudot). 

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