Cinéma Littérature et Énergie

La conquête du feu : littérature, cinéma et mythologie

Couverture du livre La guerre du feu de J.-H. Rosny Aîné
© Le livre de poche jeunesse

Décryptage réalisé par Alain Beltran, Directeur de recherche au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS).

Durant la très longue Préhistoire, l’homme ne pouvait guère compter que sur sa force musculaire. Toutefois, son génie inventif et son sens de l’adaptation lui ont permis d’acquérir des avantages décisifs dans un environnement assez hostile. Le feu, de meilleures armes, la solidarité du groupe ont permis de survivre et de conquérir de nouveaux espaces pour devenir maître de son destin. Un livre et un film ont essayé de témoigner sur cette période qui n’est connue que par bribes : « La guerre du feu ». Mais la conquête de ce dernier a donné depuis très longtemps naissance à un mythe fondateur, celui de Prométhée.

Un « roman des temps farouches »

Il y a un peu plus d’un siècle, un auteur - assez prolifique - J.H. Rosny aîné, a écrit sans doute le livre le plus connu sur la Préhistoire, la Guerre du Feu (1909/1911). Cet ouvrage fait partie d’une série de « romans des âges farouches » (Helgvor du fleuve bleu, Nomaï, Les Xipehuz). Rosny était un pseudonyme pour Joseph Henri Boex, écrivain d’origine belge, 1856/1940. Il a souvent collaboré avec son frère cadet (Rosny jeune). L’œuvre des deux frères embrasse à la fois des romans préhistoriques et des romans d’anticipation. Certes, le livre s’appuie sur les connaissances préhistoriennes du début du XXe siècle aujourd’hui dépassées, mais il eut une influence importante non seulement en littérature mais aussi pour la vocation de plusieurs savants qui se passionnèrent pour la vie de nos lointains ancêtres. Rosny aîné fut un temps très proche d’Emile Zola et de l’école naturaliste ce qui s’aperçoit dans sa façon de conter cette histoire. L’influence du darwinisme est aussi importante chez cet écrivain. Même si un livre comme La guerre du feu montre une lutte féroce pour survivre, il existe aussi un message qui souligne la naissance de l’altruisme, de la curiosité scientifique, de l’amour et de la perpétuation de la race. En somme, la naissance de la civilisation dans des temps barbares.

La quête du feu perdu

L’histoire au fond est assez simple. Nous sommes environ il y a 80 000 ans. Une horde, les Oulhamr (un peu plus d’une centaine d’individus), fuit devant la pire catastrophe possible : « le Feu était mort ». Or ce Feu (avec une majuscule) « éloignait le lion noir et le lion jaune », « ses dents rouges protégeaient l’homme contre le vaste monde », « Il tirait des viandes une odeur savoureuse, durcissait la pointe des épieux, faisait éclater la pierre dure », « C’était le père, le Gardien, le sauveur ». Une horde ennemie a détruit les cages dans lesquelles on gardait le feu. Or les Oulhamr savent garder le feu mais ne savent pas le faire. D’où l’envoi d’un groupe de trois hommes aguerris pour partir à la quête du feu et le rapporter. S’ensuivent des aventures multiples où les guerriers doivent combattre autant les animaux féroces que des tribus hostiles. Voler un tison s’avère inefficace car ils n’arrivent pas à faire reprendre le feu. Le petit groupe constate que certaines hordes savent bien garder le feu : « dans un repli du terrain, il venait d’apercevoir la cage où les Dévoreurs-d’Hommes entretenaient le Feu. C’était une sorte de nid en écorce, garni de pierres plates disposées avec un art grossier, patient et solide ; une petite flamme y scintillait encore. La cage des Kzamms était composée d’une triple couche de feuilles de schiste, maintenues extérieurement par une écorce de chêne vert ; elle était reliée par des branchettes flexibles. Une fente maintenait un tirage léger. Ces cages demandaient une vigilance incessante ; il fallait défendre la flamme contre la pluie et les vents ; prendre garde qu’elle ne décrût ni n’augmentât au-delà de certaines limites fixées par une expérience millénaire, et renouveler souvent l’écorce. » Plus loin, ils croisent un troupeau de mammouths qui se tiennent à distance : « Car ils connaissaient le Feu ! Ils l’avaient rencontré sur la savane et dans la forêt, quand la foudre s’était abattue ; il les avait poursuivis, avec des craquements épouvantables ; son haleine leur cuisait la chair, ses dents perçaient leur peau invulnérable ; les vieux se souvenaient de compagnons saisis par cette chose terrible et qui n’étaient plus revenus. Aussi considéraient-ils avec crainte et menace cette flamme autour de laquelle se tenaient les petites bêtes verticales. » En fait, le retour des trois hommes est aussi dangereux que l’aller. Mais ils rencontrent en chemin une tribu, « Les hommes-sans-épaules » qui leur apprend comment allumer le feu (« Les Hommes-sans-Épaules cachent le Feu dans des pierres ! » (III,5). Cette horde utilise d’autre part un propulseur pour chasser, arme décisive pour frapper de loin. Au final, le but de la mission étant réalisé, chaque Oulhamr « sentait qu’il venait de conquérir sur les choses une puissanceEn physique, la puissance représente la quantité d'énergie fournie par un système par unité de temps... que n’avait possédée aucun de ses ancêtres et que personne ne pourrait plus tuer le Feu chez les hommes de sa race. III,6 ». Car si le feu rapporté n’était qu’« une petite lueur rouge, une vie humble qu’un enfant aurait écrasée d’un coup de silex, tous savaient la force immense qui allait jaillir de cette faiblesse. Haletants, muets, avec la peur de le voir s’évanouir, ils emplissaient leurs prunelles de son image... (III, 11) ».

 

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Un film qui fut un succès

Un livre permet à l’imagination de se représenter les héros, les actes et les paysages selon ses connaissances et ses aprioris. Il en va différemment pour le cinéma. Reconstituer la cour de Versailles n’est déjà pas simple mais les temps préhistoriques posent un redoutable défi : à part quelques sites et quelques traces, il n’est pas aisé d’imaginer la vie de nos très lointains ancêtres. Jean-Jacques Annaud en 1981 osa adapter à l’écran la Guerre du Feu. C’est sans aucun doute le film le plus connu (ce fut aussi un succès commercial) sur un sujet assez peu abordé, sinon souvent caricaturé, à savoir ces temps très anciens vus en général de façon sommaire. Le scénario suit à peu près le livre mais avec quelques raccourcis. Le voyage prend un aspect initiatique : l’homme - et l’humanité toute entière avec lui - doivent apprendre, découvrir, transmettre sinon périr. Or le feu est le premier pas de cet apprentissage. Le film, comme tout film, doit réduire en deux heures l’évolution de l’homme vers la Connaissance, la technique et la science. Le soin de la « reconstitution » va loin : les hommes des différentes tribus parlent une langue inintelligible pour nous (c‘est l’écrivain Anthony Burgess qui l’a inventée). Le tournage a lieu en Ecosse, au Canada et au Kenya. En fait, les scientifiques ne participèrent pas au scénario car pour beaucoup d’entre eux la guerre du feu n’avait pas existé puisque l’homme savait le faire depuis bien longtemps. Il sera reproché au film de faire coexister des groupes humains qui sans doute ne s’étaient jamais croisés (Homo erectus, homme de Néandertal, Homo Sapiens) mais pour les besoins du film, il était nécessaire que ceux qui savent éduquent ceux qui ne savaient pas. Evidemment, le raccourci est quelquefois brutal, plusieurs dizaines de milliers d’années sont gommées car il faut bien créer une tension dramatique. L’image du feu comme moyen absolu de survie relève également du mythe car les premiers hommes ont finalement survécu sans le connaître. L’animalité de la tribu des Oulhalmr est exagérée (à cette époque, les hommes enterrent déjà leurs morts), d’autre part, le propulseur cette arme décisive n’apparaît sans doute qu’au solutréen (-20 000 ans). Mais encore une fois, le cinéma a ses exigences qui ne recoupent pas celles du roman et encore moins celle de la science académique.

Le feu, plus qu’une énergie

L’homme préhistorique non sédentarisé se sert avant tout de sa force musculaire. Mais le feu et l’outil de chasse lui donnent un surcroît de potentiel énergétique. Le feu, cette première conquête technique (sans oublier l’outillage destiné à la chasse), est un peu plus qu’une simple flamme : « Le feu a été un formidable moteur d'hominisation. Il éclaire et prolonge le jour aux dépens de la nuit ; il a permis à l'homme de pénétrer dans les cavernes. Il réchauffe et allonge l'été aux dépens de l'hiver ; il a permis à l'homme d'envahir les zones tempérées froides de la planète. Il permet de cuire la nourriture et, en conséquence, de faire reculer les parasitoses. Il améliore la fabrication des outils en permettant de durcir au feu la pointe des épieux. Mais c'est surtout un facteur de convivialité" (Henry de Lumley, 2004). La présence du feu eut de nombreuses conséquences. La cuisson des aliments intervint sans doute dans le développement de la dentition et les mutations de l’estomac. Reste la question de l’allumage du feu et de son entretien. Dans le premier cas, il était nécessaire d’utiliser un silex et un minerai de fer (jamais deux silex comme on le dit trop souvent), des brindilles sèches et du bois. On sait qu’il existe une méthode par friction en utilisant deux essences de bois (mais le bois utilisé n’est pas arrivé jusqu’à nous car il ne se conserve guère dans un climat humide). Au vu du petit nombre d’hommes sur de très vastes territoires, la quête du bois (V. Smil a calculé des besoins de l’ordre de 100 à 150 kg par homme et par an) ne posait pas de problèmes. Les exigences en viande étaient plus notables (1 kg à 1,5 kg par jour) ce qui explique que les animaux de grande taille avaient plus d’utilité que les petites espèces.

Dans le livre comme dans le film, la tribu qui cherche le feu découvre aussi le propulseur (assez tardif comme on l’a dit) qui doit être une des premières méthodes pour augmenter la force physique par un système technique approprié. Le propulseur agit comme un bras de levier. C’est une baguette d’un demi-mètre, une extrémité était souvent sculptée (en os, donc quelquefois parvenue jusqu’à nous), l’autre partie en bois. On y accrochait une sagaie et d’un mouvement rapide, on pouvait envoyer le projectile assez loin (20 à 30 mètres avec une grande précision) et plus fort (la vitesse était multipliée par trois). Avec cette technique, les chasseurs pouvaient atteindre plus facilement les animaux et sans doute ce moyen a-t-il servi pour certains combats (tant que le bouclier n’est pas inventé). Il s’agissait de toute façon d’un avantage décisif.

Prométhée voleur du feu : un mythe qui a inspiré nombre d’auteurs

L’importance du feu est telle qu’il a donné naissance à différents mythes aussi loin que remontent nos connaissances. Le feu se retrouve dans de nombreuses religions (par exemple les vestales romaines gardaient le feu sacré) bien après les temps préhistoriques. Mais c’est sans doute l’histoire de Prométhée qui est la plus connue et contée depuis l’Antiquité. Prométhée a volé aux dieux le feu et sera puni par un aigle qui lui dévore le foie. On peut interpréter de différentes façons cette histoire mais la plupart du temps elle est vue comme l’avènement de l’humanité qui s’empare d’un moyen vital pour son futur développement. Prométhée se sacrifie pour que l’homme devienne homme grâce au feu. C’est ce que raconte Hésiode mais aussi le dramaturge Eschyle qui fait dire à son héros (Prométhée enchaîné) : « Moi, le bienfaiteur des mortels, moi infortuné, sous le joug d'un tel supplice ! Oui, j'ai dérobé, en la cachant dans une férule, l'étincelle féconde, la source de la flamme, le maître qui a enseigné aux mortels tous les arts, l'instrument de tous les biens. Et c'est pour un tel forfait que je suis voué à ce supplice, exposé aux injures de l'air ; emprisonné dans ces chaînes. » Prométhée est le symbole de la rébellion et de ce que les Grecs appelaient l’hybris, la folle tentation de l’homme de se mesurer aux dieux. Car si l’homme s’affirme par la Science et la Technique, celles-ci peuvent aussi se retourner contre lui. Les philosophes interprétèrent très tôt cette légende : Platon et Diogène dès l’Antiquité. Plus près de nous l’anglais Hobbes, l’allemand Goethe, le Frankenstein de Mary Shelley (qui s’appelle « The Modern Prometheus »), les Français André Gide et Albert Camus sans compter quelques adaptations musicales. L’homme et le feu : le symbole du destin humain entre révolte, connaissance et souffrance.

Pour en savoir plus :

 

  • -Un livre : la Guerre du feu existe dans de nombreuses éditions (Livre de Poche, Folio, Laffont/Bouquins…) quelquefois avec d’autres récits préhistoriques.
  • -Un film : le film de Jean-Jacques Annaud (1981) peut être vu sur internet, sur CD et passe de temps en temps à la télévision.
  • -Un site utile sur la préhistoire : le site Hominidés, les évolutions de l’homme est fort précieux (http://www.hominides.com/index.php) . Certains musées de la préhistoire permettent des travaux pratiques comme le lancer de sagaie avec propulseur (Tarascon-sur-Ariège).
  • -Prométhée : Bien des pièces ou réflexions portent sur ce symbole de l’humanité conquérante : la pièce d’Eschyle (525/456 avant Jésus-Christ) Prométhée enchaîné ou le Prométhée aux enfers (1946) d’Albert Camus (1913/1960) sont deux œuvres maîtresses parmi bien d’autres.

 

 

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