Cinéma Littérature et Énergie

La Citadelle et Sous le regard des étoiles de Cronin

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Décryptage réalisé par Alain Beltran, Directeur de recherche au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS).

 

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Citadelle et Sous le regard des étoiles sont deux ouvrages de A.J. Cronin, écrivain écossais né en 1896 et décédé en 1984, qui eurent un grand succès dans l’entre-deux-guerres et furent tous deux adaptés au cinéma à la fin des années trente. Citadelle propose un regard décalé sur le monde de la mine, non celui directement des conditions de travail et des conflits, mais des maladies, en particulier pulmonaires qui frappent les travailleurs du sous-sol. Sous le regard des étoiles a aussi pour cadre la mine mais ici ce sont plutôt les choix individuels pour échapper au destin des pays noirs qui sont mis en lumière.

 

Citadelle : un roman largement autobiographique

A.J. Cronin est écossais d’origine, médecin de formation et romancier à succès. Il a commencé sa carrière de docteur auprès de travailleurs très modestes au pays de Galles et ses œuvres sont donc assez largement autobiographiques. De son expérience chez les mineurs gallois, il a donc tiré deux livres célèbres, Sous le regard des étoiles en 1935 et Citadelle deux ans plus tard. Citadelle est largement autobiographique puisque le livre relate la jeunesse d’un diplômé confronté au monde rugueux des mineurs, de leur organisation, de leurs valeurs.

Le personnage central est donc un jeune médecin du nom d’Andrew Manson qui débarque en octobre 1924 en Galles du sud dans un « étrange et affreux pays » balafré par des puitsDésigne la cavité cylindrique creusée dans le sous-sol par un forage... de mine avec « d’énormes amas de scories sur lesquels quelques moutons malpropres erraient dans le vain espoir d’y trouver à paître » (p.9 de l’édition France Loisirs, 1965). Plein d’un idéal de dévouement envers les plus pauvres, il se heurte néanmoins aux habitudes routinières, au manque d’hygiène publique. Il rencontre néanmoins une charmante maîtresse d’école qu’il épouse. Tous les deux changent de région pour s’installer à Aberalaw, ville plus moderne puisque « plus de lampes à huile, voici l’usine à gaz » (p.120). C’est le Comité des mineurs qui a recruté directement le médecin. Mais les façons de faire surprennent le jeune diplômé : le docteur est vu avant tout comme un distributeur « de certificats comme des bons de cigarettes » (p.141) en particulier pour des « tagmus», terme médical que les mineurs écorchent (le nysgtagmus est une maladie oculaire). Plus loin, c’est une infirmière qui soigne une blessure de façon routinière contre l’avis du Docteur Manson et provoque une catastrophe. Le dévouement et le courage du docteur progressivement lui ouvrent le cœur et la clientèle des mineurs.

En particulier, le héros du livre s’intéresse à un haveur (ouvrier qui abat le charbon sur le front de taille) d’anthraciteL'anthracite est un type de charbon composé à 95 % de carbone pur. C'est un excellent combustible. atteint d’une forme de pneumonie : « Voici un vrai cas pour prendre des notes et faire une étude scientifique » (p. 153). Il semble en effet que les ouvriers de l’anthracite semblent plus exposés aux infections pulmonaires que d’autres travailleurs du sous-sol. Beaucoup de haveurs se plaignaient de toux. Le docteur se dit qu’il doit y avoir un lien entre le travail et l’affection : « Ces hommes travaillent toute la journée dans la poussière, une mauvaise poussière de pierre dans les filons durs, et leurs poumons s’en imprègnent. Les haveurs sont plus souvent atteints que les hercheurs. » (p.157 : les hercheurs ou herscheurs remplissent les berlines). Or personne n’a fait de recherches dans ce domaine et les ouvriers qui s’absentent ne touchent aucune indemnité. Le médecin se lance donc avec passion dans une étude statistique sur les populations atteintes (et une population non atteinte pour une comparaison) puis pense à réaliser des expériences cliniques. En fait, l’anthracose (infiltration noire des poumons chez les mineurs) avait été constatée depuis longtemps mais souvent considérée comme inoffensive. La maladie touchait aussi ceux qui travaillaient la pierre comme les rémouleurs et les tailleurs. Mais si les graphiques et les chiffres disent que les poussières sont responsables, encore faut-il le montrer de façon clinique et pour cela faire des expériences sur des cobayes. Manson construit alors « une chambre à poussières » (p.225) dans laquelle il expose des animaux. Il en conclut que la poussière de silice avait une action chimique. Il rédige ainsi une thèse sur le sujet. Mais il est alors victime d’une cabale : on lui demande s’il a une autorisation pour faire de telles expériences et les animaux de son laboratoire sont confisqués. La thèse n’éveille guère d’échos (trois lettres seulement !). Déçu pour ne pas dire plus, le docteur Manson décide de partir alors avec Christine pour Londres où l’attend un poste de médecin inspecteur. Et où son destin prendra une toute autre issue.

 

La silicose, une maladie professionnelle longtemps ignorée

L’intérêt que porte le héros du livre Citadelle à la silicose reste finalement assez pionnier. En fait c’est la modernisation des techniques d’extraction qui a accru les risques de maladies professionnelles : tous les ouvriers de la taille sont exposés dès les années 1920 à un courant continu de poussières. Les mentalités et les lois vont bouger très lentement. Ainsi la loi de 1927 sur les maladies professionnelles en Belgique a exclu les affections des mineurs (on pensait que l’ankylostomiase et le nystagmus allaient être vaincus). Pour les autres maladies pulmonaires, les résultats scientifiques n’étaient pas connus. D’ailleurs, les compagnies houillères s’opposèrent longtemps à un régime de réparation. Certains médecins anglais et français pensent que la pathologie des mineurs est due en fait à la tuberculose. Les Anglais les premiers vont malgré tout rapprocher les maladies pulmonaires de la présence de terrains contenant au moins 50% de silice libre (ce qui est le cas des morts-terrains lorsque la veine de charbonTerme désignant une couche de charbon dans une série sédimentaire. est interrompue). La situation se débloque en 1934 à Genève lors d’une conférence internationale du Travail mais le chemin sera encore long avant que la silicose ne soit reconnue comme maladie professionnelle (1963 pour la Belgique). Bien après la période du livre Citadelle, d’autres témoins ont rappelé les ravages de la silicose. On peut prendre comme exemple la célébrissime chanson de Pierre Bachelet « Les corons » qui est presque devenue un hymne du pays minier (on le chante à Lens lors des matchs de football). On y trouve ces deux vers qui rappellent la terrible maladie:

 

« Et chaque verre était un diamant rose

Posé sur fond de silicose »…

 

 

Deux livres, deux films

Le monde de la mine sert aussi de toile de fond au livre Sous le regard des étoiles. On y trouve les thèmes du danger et de l’accident face à l’obstination d’un dirigeant qui veut absolument rouvrir un puits réputé instable. Les deux héros du roman, David Fenwick et Jo Gowlan, sont deux jeunes hommes qui veulent échapper à leur destin de misérables mineurs enchainés à une région mono-industrielle. David réussit à faire des études supérieures pour pouvoir défendre la cause des siens auprès des instances dirigeantes tandis que Jo n’a que faire de ses anciens compagnons et préfère ruser pour vite sortir de sa  condition. Les deux hommes déjà opposés par leurs valeurs et leurs pratiques, se disputent en plus l’amour de jenny. Un autre personnage Hughie rêve de devenir footballeur professionnel (le football plonge souvent ses racines dans le monde ouvrier à l’instar en France de Lens, Saint-Etienne ou Sochaux). La description que fait Cronin de ces différents destins (où les plus vertueux ne sont pas forcément récompensés) souligne la difficulté de l'ascension sociale et l’âpreté des conflits entre propriétaires et ouvriers. Le livre est marqué par la tragédie du puits Neptune et les problèmes de conscience des uns et des autres (par exemple le fils d’un propriétaire sort de son indifférence et découvre la cause des mineurs).

 

Cronin eut l’honneur d’avoir ces deux livres décrivant le monde de la mine adaptés par de grands cinéastes dès la fin des années trente. Le premier (Citadelle) a été réalisé par King Vidor et sort en 1938 en Angleterre, un peu plus tard en France. Le film met en avant le caractère héroïque du Docteur Manson qui lutte contre les maladies et les préjugés pour aider les plus pauvres. Sa romance avec Christine ajoute une note sucrée au long métrage. Le film ne suit pas complètement le livre pour sa conclusion, de façon à terminer par le traditionnel « happy end ». Les deux acteurs principaux sont Robert Donat et Rosalind Russell et, dans un second rôle, le jeune Rex Harrison. Le film a été tourné en partie au Pays de Galles. Il eut un excellent accueil aux Etats-Unis (deux fois récompensé par la critique, plusieurs fois nominé aux oscars de 1939). C’est en 1940 que fut réalisé par Carol Reed (autre metteur en scène de premier plan) l’adaptation de Sous le regard des étoiles (The stars look down). Davey Fenwick est joué par Michael Redgrave, Jenny par Margaret Lockwood. La distribution du film fut retardée en France du fait de la seconde guerre mondiale. Mais là aussi le public fut au rendez-vous. Le monde de la mine a toujours fasciné lecteurs et spectateurs dans un mélange d’effroi et d’admiration.

 

Pour aller plus loin

Lire les deux ouvrages de Cronin, Citadelle et Sous le regard des étoiles, facilement accessibles (Livre de Poche).

Voir les deux films, de préférence en version originale,  tirés des ouvrages de Cronin sur la mine (un film –italien- inspiré plus ou moins du livre Citadelle a été réalisé récemment).

Un ouvrage récent sur la silicose vue par les sciences humaines dans une perspective globale et comparée :  Silicosis, a World History,  sous la direction du Professeur Paul-André Rosental (John Hopkins University Press).

Un regard historique belge sur la période décrite par Cronin : Eric Geerkens « Quand la silicose n’était pas une maladie professionnelle », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 2009, 56-1.

 

Quelques documents historiques du XIXè siècle à la fin du XXè siècle en France sur les maladies professionnelles des mineurs (et aussi sur les accidents)

http://www.archivesnationales.culture.gouv.fr/camt/fr/memoires/donnees_expositions/06_11_06-_07_27_mines/expo_virtuelle/html/difficultes_et_crises/accidents.php

 

 

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