Cinéma Littérature et Énergie

Jean Giono, Hortense et la Durance

Couverture du roman Hortense
© Le livre de Poche

Décryptage réalisé par Alain Beltran, Directeur de recherche au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS).

En 1958 paraît un livre de Jean Giono et Alain Allioux, Hortense ou l’eau vive. La même année sort un film de François Villiers, dont la réalisation s’est étalée en fait sur plusieurs années, sous le titre L’eau vive avec un scénario du même Jean Giono.

La Durance et ses colères

Destin étonnant que ce livre et ce film associés sous le même titre et le même auteur. L’héroïne de ces deux œuvres, en fait, c’est la Durance, fleuve qui descend du Mont-Genèvre pour se jeter dans le Rhône près d’Avignon. Cette rivière qui traverse la Provence était célèbre pour ses crues et ses inondations brutales. Les projets pour la régulariser remontaient à la fin du XIXè siècle (1856 pour être exact) mais les obstacles techniques avaient arrêté tout début de réalisation. C’est en 1955 qu’un énorme projet d’aménagement du territoire est décidé sur l’ensemble Durance-Verdon. La jeune entreprise ElectricitéForme d'énergie découlant du déplacement de particules chargées (électrons) dans un conducteur... de France (née en 1946 par nationalisation) se voit confier cette mission. Au moment de sa construction, le barrage de Serre-Ponçon est le plus grand d’Europe. C’est aussi une prouesse technique (barrage en terre) qui fait la fierté des Français et s’avère un symbole du Progrès. Les bouleversements attendus en particulier dans la haute vallée vont toucher directement des populations vraisemblablement réticentes. Pour vaincre ces résistances, l’idée vient de s’adresser aux habitants par le biais d’un long métrage, en couleur et cinémascope, avec des acteurs connus, un scénariste renommé, une musique de Guy Béart destinée à un vrai succès, et des vues authentiques de la transformation de la vallée. Le film est soutenu par EDF qui demande que des images des travaux du chantier soient incluses tout au long de l’histoire. C’est là l’origine du livre et du film Hortense ou l’eau vive, fiction plongée dans la réalité.

Un film au fil des travaux de Serre-Ponçon

Dès 1956, un reportage destiné à la télévision nous montre le tournage des premières scènes du film sous le regard du « maître de Manosque », Jean Giono. Le commentaire évoque la Durance, « cette Durance poétique et qui se dépoétise sous la volonté industrielle de l’homme. » Un an plus tard, un autre reportage d’avril 1957, montre l’avancement des travaux dans la région de Serre-Ponçon où doit être construit le plus grand barrage en terre d’Europe. On y aperçoit un Jean Giono assez perplexe qui constate la transformation de « sa » vallée sous les efforts d’engins de chantier de taille impressionnante. Certes, l’écrivain est partagé : « Bien entendu, je ne suis pas partisan du barrage mais j’ai trouvé là une vérité respectable et je m’y suis intéressé. » Giono est aussi là pour le repérage de scènes qui seront intégrées au film. Quand ce dernier sortira en 1958, l’auteur de Regains écrit à propos de la Durance : « Il n’est plus question de la laisser faire à sa tête. Ce caractère qui s’est exprimé pendant des milliers d’années, on veut le briser. Celle dont on ne discutait pas le bon plaisir, on va la faire entrer en usine, la barrer, la canaliser, la turbiner, exiger d’elle non plus sa beauté mais son travail. On la fouaillera, on la déchirera, avec des engins effrayants, surgis du plus dur d’une époque sans pitié. » Par ce film et par ce livre, Giono souhaite réaliser à chaud « une sorte d’histoire de l’événement ».

Le barrage, une « idée folle »

Le livre Hortense ou l’eau vive permet à Jean Giono d’analyser dans la durée les réactions des habitants de la vallée devant un tel bouleversement de leurs habitudes. L’ ouvrage s’ouvre dans les années 1880 mais l’essentiel est tout à fait contemporain de la transformation de la vallée, presque un « reportage romancé ». La première partie du livre explique comment Martin puis son fils Félix Fabre ont fait fortune. La seconde partie est faite essentiellement de dialogues nerveux. Félix a beaucoup voyagé et connaît bien le fleuve : la rivière « était un fléau du Seigneur, un démon dévorateur, une mangeuse de bien. Elle avait ruiné des centaines de familles… A chaque crue, la Durance dévorait des hectares de bonnes terres, emportait les prés, les vignobles, les maisons même ». Toutefois, il a entendu « parler d’une entreprise qui devait transformer toute la vallée de la Durance jusqu’à Savines et celle de l’Ubaye jusqu’à Ubaye. C’était là une idée folle. Il s’agissait d’établir un barrage sur la Durance à l’endroit appelé Serre-Ponçon où deux contreforts de montagnes resserrent la vallée. Ce barrage ferait s’établir un lac par la retenue des eaux de la Durance et de l’Ubaye. Le projet prévoyait que les villages de Savines et celui d’Ubaye seraient engloutis par les eaux. C’était, paraît-il, pour faire de l’électricité . » Félix ne s’intéresse guère à l’électricité mais il a compris que si deux villages [soit environ 1200 personnes déplacées] allaient être engloutis, il y aurait des indemnisations. Donc il achète force terres et maisons sans grande valeur. Il gagne ainsi une très forte somme quand « l’Entreprise » (il s’agit d’EDF qui n’est jamais nommée) rembourse les propriétaires. Félix a une fille encore jeune, Hortense (qui est peu ou prou le symbole de la liberté et de la force de la Durance). Il lui lègue une réelle fortune qu’il a cachée soigneusement, étant persuadé que seule sa fille saura trouver la cachette. Car les oncles et les frères de la jeune fille –qui ont la tutelle d’Hortense à la mort de Félix- sont tous aussi rapaces les uns que les autres. Et ils essaient par tous les moyens de savoir où est caché le magot, y compris en séquestrant Hortense dans un village déserté menacé par la montée des eaux du lac de retenue.

Un choc…

Au fil des pages du roman, les transformations de la vallée sont visibles par les témoignages d’Hortense et de sa famille. La jeune fille en fait n’a qu’un seul parent estimable, le berger Simon mais « avec toutes les voitures sur les routes et tous ces chantiers sur la Durance, avec leurs camions et leurs mécaniques à chenilles grosses comme des tanks », il est difficile de mener les troupeaux. Dans les villages menacés vont disparaître « l’usine avec sa grande cheminée et toutes ses machines, la gare avec son horloge et sa sonnette, l’église avec ses cloches, l’école avec ses bancs, la mairie avec sa Marianne, le cimetière avec ses croix. » Mais pour les plus anciens, ce projet de barrer la Durance n’aura pas plus de succès qu’auparavant : « Les ingénieurs ! Qu’est-ce qu’ils peuvent bien connaître de la Durance ? Ils ne sont même pas tous du pays. Quand j’étais haute comme ça, on en parlait déjà du barrage de Serre-Ponçon et du grand lac derrière. […] On voulait retenir l’eau du printemps pour la rendre l’été. Seulement, ce barrage-là, personne n’a jamais pu le construire. […] Aujourd’hui, tout est comme ça : on invente, on invente sans penser aux conséquences. Pas plus demain qu’hier la Durance ne se laissera mener. C ‘est l’opinion de tous les gens sensés. » Les justifications par le progrès indispensable ne sont guère plus convaincantes pour la vieille Joséphine : « Je m’en fiche bien de leur progrès ! Qu’est-ce que ça m’a rapporté à moi leur progrès, en 75 ans de vie ? J’ai toujours mangé pareil. Je me suis toujours habillée pareil. Je me suis couchée et levée pareil. […] Oh les faiseurs de sermons, ce n’est pas ce qui manque par ici en ce moment. Il y en a un le mois dernier qui nous a parlé de sacrifices, de la grandeur de la France. La France, moi, je lui ai déjà donné un fils à Verdun. Les sermons, c’est toujours pour vous faire avaler des purges. » On peut y ajouter que dans ces vallées peu peuplées (et même en voie de dépeuplement) l’irruption de plus de 2000 personnes pour la construction du complexe hydroélectrique et le carrousel de camions de taille énorme n’était pas une mince affaire. De plus, un barrage en terre a paru une hypothèse bien audacieuse. En conséquence, un des oncles déclare : « J’ai peur de tout. Des roues, des hommes avec leurs casques, des camions qui sortent de la montagne, des tunnels avec leur nuit au fond. Des montagnes toutes nues qu’ils sont en train de gratter. Tout tremble. C’est du bruit. C’est la guerre. » Ne met-on pas la charrue avant les bœufs ? « La France ! Un pays qui sacrifie son eau à l’électricité, un pays qui sacrifie l’asperge et le melon qu’on exporte à l’aspirateur électrique et à la télévision qu’on importe est un pays foutu ! »

… Et un espoir pour la région

Pourtant, à ces réactions de crainte ou d’hostilité, émanant en général des protagonistes les plus âgés, font écho des changements positifs et des opportunités à saisir (sans doute à l’image de Jean Giono lui-même dont les opinions sur les transformations de la Durance sont mitigées). Car le projet de la Durance avait pour but à la fois de fournir de l’électricité, de régulariser le fleuve et d’irriguer plus au sud les terres assoiffées. L’un des cousins d’Hortense (qui elle-même n’est pas contre la modernité puisqu’elle a acheté une télévision…) travaille sur un bulldozer et une cousine à la cantine du chantier : « C’est tout de même mieux que d’aller au Mexique comme on faisait dans le temps » disent-ils. Pour d’autres, le lac de retenue peut devenir une attraction touristique : « Les touristes sont fous des lacs. On monterait une affaire comme il y en a à Nice ou à Cannes. Il y aurait des parasols rouges, des parasols jaunes, des cabines de bain, des pédalos, des ping-pong, des boules, des caisses de bière et même des skis nautiques. Et les cars de skieurs, au lieu de traverser notre ville pour aller dans les Alpes, ils s’arrêteront ici. » Au-delà du cas de Serre-Ponçon, l’aménagement de la Durance s’étend sur 250 km, avec pas moins de 33 centrales hydroélectriques, 117 communes concernées. Les régions sèches au sud de la vallée pourront profiter des eaux de la Durance et du Verdon. Une région comme la Crau sera transformée. Le livre se termine en conséquence sur une note positive car le fleuve ne fait plus peur. Le berger Simon déclare à la jeune Hortense qui souhaite acheter une bergerie dans la Crau : « L’herbe que nous allions chercher là-haut, on dit que la Durance va l’apporter ici, à domicile. Elle va mettre du limon sur ces terres désertes. Les arbres vont pousser. Les vergers vont s’aligner. Cette terre va devenir un pays aimable. Tu l’aimeras comme ton père a aimé l’ancien pays qui est maintenant sous les eaux. »

Pour aller plus loin :

 

  • -Lire Hortense ou l’eau vive (nouvelle édition France-Empire, 1995)
  • -Voir le film de François Villiers du même titre avec Charles Blavette et Pascale Audret
  • -Voir le N°1 de la revue interne d’EDF, Contacts électriques, avril-mai 1956 sur l’aménagement de Serre-Ponçon (avec un discours sur l’inévitable progrès teinté de la tristesse de noyer deux villages et des indications techniques sur les méthodes de construction)
  • -Voir différents reportages à propos des travaux d’aménagement de la Durance sur le site de l’INA (films destinés à l’ORTF)
  • -Le site « repères méditerranéens »avec des extraits de films et d’excellents commentaires (par exemple de Jean-Marie Guillon pour « Jean Giono à Serre-Ponçon »)
  • -Le livre de Virginie Bodon : La modernité au village (en particulier sur la submersion de Savines et Ubaye), Presses Universitaires de Grenoble, 2003.

 

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