Cinéma Littérature et Énergie

Germinal (1885), roman d'Emile Zola

Couverture du livre Germinal de Zola
©Livre de Poche

Décryptage réalisé par Alain Beltran, Directeur de recherche au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS).

Le XIXème siècle est marqué par la première révolution industrielle, basée principalement sur la machine à vapeur que ce soit pour les transports (locomotives) ou l’industrie. L’exploitation du charbon devient donc stratégique et connaît une forte expansion. Car le charbon, outre la force mécanique, est indispensable pour la sidérurgie, l’éclairage au gaz, le chauffage. La France produisait vers le milieu du siècle moins de 5 millions de tonnes mais 33 millions de tonnes en 1900 pour une consommation de près de 50 millions de tonnes ce qui supposait donc d’importantes importations. Le charbon était devenu et de loin la principale source d’énergie. Parmi les régions productrices, le bassin houiller du Nord et du Pas-de-Calais domine la production française.

Emile Zola (1840-1902) est l’auteur d’une œuvre romanesque majeure intitulée les Rougon-Macquart, « histoire naturelle et sociale d’une famille sous le second Empire ». Germinal, sans doute l’un de ses livres les plus achevés et les plus connus, est le treizième titre de la série, paru en 1885. Ce qui signifie qu’entre la relation des faits (le milieu des années 1860 : dans le livre, il est fait une allusion à l’expédition du Mexique entre 1861 et 1867) et la documentation amassée par l’écrivain, un espace de vingt ans sépare le temps de la narration de l’actualité qui a inspiré le roman. Zola a rassemblé, comme pour chacun de ses livres, une abondante documentation d’une grande précision. Il s’intéresse dès février 1884 à la grève qui a éclaté aux mines d’Anzin (elle dure presque deux mois). Il décide d’aller sur place. Il rencontre aussi bien dans une auberge un mineur licencié par la Compagnie que le directeur de cette dernière. Zola veut aller plus loin : il choisit de descendre à la « fosse Renard » - près de 700 mètres de profondeur - pour mieux saisir la condition de travail des mineurs de fond. Cette expérience sur le terrain s’accompagne d’une recension impressionnante d’écrits sur les accidents, les grèves, le labeur dans les mines françaises depuis le début du XIXème siècle. Le livre en acquiert une valeur documentaire d’une extrême précision. Germinal est un ouvrage marqué par un sentiment de révolte face à l’injustice et à la misère. En conséquence, à sa sortie, le livre divise : certains y voient un chef-d’œuvre, d’autres sont choqués par la crudité des propos et de certaines scènes. Livre terrible qui montre un univers d’une extrême dureté, décrit une grève réprimée, se termine par une catastrophe due à un sabotage. Dans ce tableau sinistre, les dernières lignes seules apportent une note d’espérance : « germinal » était un mois du calendrier révolutionnaire (21 mars/19 avril), marquant le renouveau de la Nature après un long hiver, comme les mineurs de fond apporteront un jour une nouvelle société plus juste.

Le pain de l’industrie

Nulle expansion industrielle depuis la fin du XVIIIème siècle n’est possible sans vapeur, donc sans charbon. Les premières machines à vapeur (celle de Newcomen par exemple) servaient à pomper l’eau dans les mines de charbon. Avec la machine de WattLe watt (symbole W) est l'unité dérivée du système international (SI) de mesure de la puissance... et la locomotive de Stephenson, l’ère de la vapeur s’ouvre vraiment. Certains pays comme la Grande-Bretagne sont bien pourvus en mines dont le charbon est exporté par des canaux puis par mer. La France a certes des ressources (Nord, Pas-de-Calais, Lorraine, Centre) mais insuffisantes et souvent de qualité médiocre, coupées de failles en particulier dans le bassin du nord. La France doit importer beaucoup de charbon de Grande-Bretagne, d’Allemagne et de Belgique. Malgré tout, de grandes compagnies houillères se sont constituées dès le milieu du XVIIIème siècle comme à Anzin (près de Denain). Elles mobilisent d’importants capitaux, un matériel conséquent et de nombreux ouvriers (le charbon est une industrie de main d’œuvre). Ces puissantes sociétés ont aussi une réelle influence sur le plan politique (par exemple Jean Casimir-Périer 1847-1907 -qui est le principal actionnaire des mines d’Anzin- fut Président de la République). Quelques entreprises indépendantes essaient de survivre mais difficilement face aux grandes compagnies minières qui comptent parmi les plus importantes en nombre et en richesse de la seconde moitié du XIXème siècle. Cependant, Germinal se situe dans un contexte de crise où de nombreuses entreprises souffrent. Zola s’inspire directement de la compagnie d’Anzin, de la grève de 1884, d’Emile Basly (1854-1928) que l’écrivain a rencontré, syndicaliste mineur devenu par la suite député et maire de Lens, qui sert de portrait au personnage central du livre, Etienne Lantier.

Une couleur, le noir

S’il fallait trouver une couleur pour définir Germinal, le noir serait sans doute le meilleur choix. Certes le charbon domine cette histoire mais la nuit des galeries, l’obscurité quand Etienne Lantier arrive sur les lieux, les ténèbres des prisonniers qui errent dans les galeries ennoyées, les visages des « gueules noires », les poumons pleins de charbon des travailleurs du fond : la plupart des couleurs sont bien sombres. On pourrait y ajouter les terrils (cône de déblais proches d'une mine), les intérieurs obscurs, les vêtements de deuil… Comme l’écrit l’auteur, « tout retombait dans le noir, les rivelaines tapaient à grands coups sourds, il n’y avait plus que le halètement des poitrines, le grognement de gêne et de fatigue, sous la pesanteur de l’air et la pluie des sources ». Le bruit (les berlines qui passent, se heurtent, descendent ; les cris et les ordres) ainsi que l’eau qui suinte et menace à chaque instant ajoutent à l’angoisse de ces lieux de pénombre. Une des pages les plus émouvantes de Germinal a trait aux chevaux qui descendent dans la mine et n’en remonteront jamais vivants. L’auteur décrit avec sympathie le brave Bataille et son plus jeune compagnon Trompette : ce dernier ne peut oublier la lumière et le soleil de sa vie d’avant, quand il était libre et heureux.

De multiples dangers

La première fois qu’Etienne Lantier voit la fosse Le Voreux, celle-ci est décrite comme « une bête goulue, accroupie là pour manger le monde ». Cette image d’une industrie qui dévore la population en l’entraînant sous terre est reprise de nombreuses fois. Car les dangers de la mine sont multiples et Germinal les illustre presque tous. On connaît le « grisou », ces poches de gaz inflammables qui provoquent des explosions de galerie en galerie. On aurait pu ajouter les coups de poussière tout aussi destructeurs. D’autre part, le boisage insuffisant des galeries (que les mineurs semblent négliger) reste à chaque instant une menace d’effondrement des toits. Et, élément qui avait frappé Zola quand il était descendu dans la fosse Renard, l’eau qui dégouline dès la descente et qui peut arriver à gros bouillons sur les mineurs des niveaux inférieurs. Le sabotage du boisage provoque d’ailleurs une catastrophe quand les eaux torrentielles envahissent les galeries. À ces dangers physiques, on pourrait ajouter les accidents lors de la descente dans les cabines ou de la remontée par les échelles, les chocs inévitables dans le noir à peine éclairé par les lampes de sécurité. Et bien entendu les poumons encrassés de charbon et de matières nocives. Les rhumatismes brisent les plus résistants. L’espérance de vie n’était donc pas très longue et un mineur qui a travaillé cinquante ans comme Bonnemort est une exception.

Les métiers

Certes les machines sont bien présentes : machines à vapeur pour monter et descendre les cages, hauts fourneaux et usines à cokeLe coke est un dérivé du charbon traité par pyrolyse. Il est composé de carbone presque pur.... Mais, pour le reste, le travail est encore manuel. Avec une grande précision de vocabulaire, Zola nous décrit l’action des mineurs qui attaquent au pic les veines du charbon ("les haveurs"); les cabines sont poussées à la main par les herscheurs ou herscheuses. Il y a aussi les machineurs, les cribleuses, les remblayeurs, les raccomodeurs, les charretiers… et la hiérarchie qui commence par le galibot (jeune mineur) pour atteindre le rang de porion (contremaître) et tout en haut, l’ingénieur. Le vocabulaire minier ne concerne pas que le travail : le déjeuner s’appelle briquet, le béguin désigne la coiffe, etc. Zola nous fait comprendre dès le début du livre qu’on travaillait très jeune à la mine : ainsi Bonnemort est descendu à huit ans (il en a 58) en tant que galibot, puis herscheur, haveur, remblayeur, raccomodeur pour terminer charretier. Pour bien des mineurs, il n’était guère concevable que leurs enfants aillent travailler ailleurs qu’à la fosse, ne serait-ce que pour des raisons pécuniaires. Certes, le travail des femmes et des enfants a été limité dans la seconde moitié du XIXème siècle mais sans que les règlements soient toujours suivis. Il est à remarquer que Zola ne fait pas parler les mineurs en patois picard ou plus globalement en « ch’ti » comme dans ce poème (les ouvriers étaient payés à la quinzaine):

Infin, l’bon vieux Gaucher, quand j’ai quinze ans à peine, I m’fait nomer hiercheux pour grossir mes quinzaines Ch’est un ouvrach bin dur, j’ai des grèl’s bras d’infant.

La compagnie qui est au centre du récit est sans aucun doute fortement inspirée de celle d’Anzin, une des plus anciennes et des plus riches de France : 19 fosses dont 13 pour l’exploitation, 10 000 ouvriers, 67 communes, 5 000 tonnes par jour, un chemin de fer… Il y eut une lente modernisation à la fin du XIXème siècle avec l’usage de l’air comprimé et de l’électricité. Mais la véritable modernisation n’intervint qu’après 1930 et surtout après 1945 : mécanisation, automatisation des tâches d’où des progrès de productivité très importants. Mais ce que nous dépeint Zola, c’est un travail qui a peu évolué lors de la seconde moitié du XIXè siècle.

Le coron, la taverne, la ducasse

Si Zola décrit avec précision la mine et les mineurs, il s’intéresse aussi au quotidien des ouvriers (et des bourgeois d’ailleurs), décrit comme d’habitude avec la même minutie de la part de cet observateur rigoureux. Le coron, cet habitat uniforme construit par les compagnies, est un autre symbole du bassin minier. Zola dépeint ces maisons tristes, sans confort, où la promiscuité est grande ainsi que les ragots avec de nombreuses jalousies.

Illustration Corons

Zola revient souvent sur un quotidien marqué par le passage dans les très nombreuses tavernes (tenues en général par d’anciens mineurs) qui sont des lieux de sociabilité mais aussi de réunions syndicales (une taverne tient un rôle primordial dans le livre). Les jeux traditionnels sont évoqués comme la quille, les combats de coqs. La fête (on dit la ducasse) élargit les distractions. On pourrait ajouter au XIXème comme au XXème siècle certaines traditions propres aux régions minières comme les orchestres et fanfares, l'élevage des pigeons, le tir à l’arc, etc. Le monde décrit par Zola dans Germinal est un monde clos (sauf pour Lantier qui s’en échappe in extremis) : les fosses sont à côté les unes des autres, les usines de transformation sont voisines. Quant à l’habitat, ce sont les corons pour les mineurs avec la proximité des demeures des patrons et des ingénieurs. Les tensions sociales sont évidemment fortes entre possédants et prolétaires mais les porions (contremaîtres) sont souvent encore plus détestés, sans compter l’épicier considéré comme un exploiteur dont la mort se déroule dans une explosion de haine. L’ingénieur est craint mais il a la connaissance, il montre du courage, descend au fond et c’est lui qui sauve Lantier dans les dernières pages du livre.

Une image inscrite dans la mémoire collective

Le travail au fond, les corons, les grèves (celles de Carmaux ont illustré la pugnacité de Jean Jaurès dans les années 1892-95), les heurts avec les soldats issus d’autres régions (dans Germinal, la troupe est envoyée contre les mineurs dans un face-à-face qui se termine tragiquement), les hommes prisonniers face aux flots qui montent : autant d’images fortes qui depuis la parution de Germinal collent au bassin houiller du Nord et du Pas-de-Calais. Le courage des mineurs, leur solidarité sont bien mis en exergue. Leur fierté est moins visible ici que leur désespoir ou leur besoin de pain et de justice. La mine est leur seul horizon et même celles et ceux qui ont été les plus durement touchés y retournent comme la Maheude. Le fond est à la fois leur terreur, leur gagne-pain et leur orgueil. Ces sentiments mêlés, complexes, font que le mineur, « la gueule noire » occupe une place à part dans le monde ouvrier. Leur résistance pendant la seconde guerre mondiale, la « bataille du charbon » d’après-guerre, la grève de 1963 et l’inéluctable déclin font partie de notre histoire. Le paysage actuel est encore marqué par les installations minières et revendiqué comme tel : en 2012, une grande partie du bassin minier du Nord et du Pas-de-Calais a été inscrit au patrimoine universel de l’UNESCO, soit sur 120 kilomètres, 87 communes, 17 fosses, 21 chevalements, 51 terrils, 3 gares, 124 cités, 38 écoles, 26 édifices religieux, des salles des fêtes et 4 000 hectares de paysage. Et il ne serait pas faux d’affirmer qu’Emile Zola est quelque peu responsable de cette héroïsation, de ces mythes et du souvenir de personnages certes de fiction mais totalement ancrés dans le véridique. Ceci dit, si les enfants et les adolescents qui s’épuisaient dans un métier terrible ont disparu du monde occidental, on peut encore les retrouver dans de nombreux pays en voie de développement. Germinal est toujours d’actualité.

Pour aller plus loin :

 

  • Des adaptations du roman : au théâtre, au cinéma (la dernière en date, 1993, de Claude Berri), en BD (2010)…
  • D’autres livres du XIXème siècle où la mine joue un grand rôle comme Sans Famille (tome II).
  • Des lieux de mémoire : les sites du Nord Pas-de-Calais (les terrils), des musées de la Mine (Lewarde dans le Nord, le PuitsDésigne la cavité cylindrique creusée dans le sous-sol par un forage... Couriot à Saint-Etienne,…), etc.

 

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