Cinéma Littérature et Énergie

Energies cachées

The Coming Race, oeuvre de Edward Bulwer-Lytton
The Coming Race, oeuvre de Edward Bulwer-Lytton ©

Décryptage réalisé par Alain Beltran, Directeur de recherche au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS).

Dans la littérature mondiale, les énergies ne sont pas toujours présentes, elles peuvent être cachées ou bien ont disparu dans des circonstances mystérieuses.  Ainsi s’ouvre un monde des possibles qui peut tourner au cauchemar, ce qu’on appelle une dystopie par opposition à l’espoir d’un avenir heureux (utopie). Les énergies cachées supposent donc qu’on aille les exploiter quelquefois au risque de briser les équilibres sociaux et techniques du moment. Dans d’autres cas, des ressources énergétiques qui n’évoluent pas dans le temps peuvent-elles engendrer un monde différent tant il est vrai que la civilisation est largement fille des énergies domestiquées ? Les écrivains depuis le milieu du XIXè siècle attirent notre attention  sur cette constante.

The coming race, la race future

Edward Bulwer-Lytton (1803/1873) fut un homme politique britannique important de l’époque victorienne. Il fut également écrivain : son ouvrage le plus célèbre, plusieurs fois adapté au cinéma,  est incontestablement « Les derniers jours de Pompéi ». Mais il est aussi l’auteur d’un livre qui tient à la fois de la science-fiction, de la morale, de Jules Verne et des Voyages de Gulliver : « The coming race » qui est généralement traduit par « La race future ». Ce récit a connu une célébrité tardive assez surprenante.

Le héros (qui est américain) découvre donc un gouffre qui s’enfonce dans les profondeurs mais quand même éclairé au gaz. Il avance toujours et découvre des animaux curieux, des habitations, une civilisation aux pouvoirs littéralement surhumains. Les hôtes lui parlent alors du vril, clé de l’histoire : « Là-dessus Zee commença une explication dont je compris fort peu de chose, car il n’y a dans aucune langue que je connaisse aucun mot qui soit synonyme de vril. Je l’appellerais électricité, si ce n’est qu’il embrasse dans ses branches nombreuses d’autres forces de la nature, auxquelles, dans nos nomenclatures scientifiques, on assigne différents noms, tels que magnétisme, galvanisme, etc. Ces peuples croient avoir trouvé dans le vril l’unité des agents naturels ».  Cette énergie est en fait la clé, l’aboutissement, l’explication ultime : « Les philosophes souterrains affirment que par l’effet du vril, ils ont une influence sur les variations de la température, ou, en langage vulgaire, sur le temps ; que par d’autres effets, appliqués scientifiquement par des conducteurs, ils peuvent exercer sur les esprits et les corps animaux ou végétaux un pouvoir qui dépasse tous les contes fantastiques de nos rêveurs. Ils donnent à tous ces effets le nom commun de vril. »

Le vril a apporté à ces populations la force et la guérison, la lumière mais aussi la paix : « Dès que les effets en furent mieux connus et plus habilement mis en œuvre, toute guerre cessa entre les peuples qui avaient découvert le vril, car ils avaient porté l’art de la destruction à un degré de perfection qui annulait toute supériorité de nombre, de discipline et de talent militaire. Le feu renfermé dans le creux d’une baguette maniée par un enfant pouvait abattre la forteresse la plus redoutable, ou sillonner d’un trait de flamme, du front à l’arrière-garde, une armée rangée en bataille. L’âge de la guerre était donc fini, et quand la guerre eut disparu, l’homme se trouva si complètement à la merci de l’homme, chacun d’eux pouvant en un instant tuer son adversaire, que toute idée de gouvernement par la force disparut peu à peu du système politique et de la loi. »

Le partage du vril devint synonyme de civilisation, de source de vie et d’intelligence, de soins contre les maladies (par le biais d’un bain de vril comme il y eut des bains électriques au XIXè siècle), etc. Ce peuple parfaitement savant, heureux et surpuissant est donc la race future, celle qui arrive (The coming race). Cette énergie mystérieuse a fait fantasmer dès le milieu du XIXè siècle où certains pensaient que l’on pouvait trouver le vril ou même que certains esprits d’avant-garde ou sectes avaient déjà percé le mystère du vril. Quelques groupes ésotériques ont continué d’y croire jusqu’à nos jours avec des théories aussi impressionnantes que largement improbables.

Avril ou le monde truqué, sorti en 2015, est un film d’animation récompensé au festival du film d’Annecy. C’est une réalisation française, belge et canadienne de Franck Ekinci et Christian Desmares. La critique lui a accordé un très bon accueil ; il a été projeté en salle et également à la télévision. Ici, ce sont plusieurs énergies qui ont été cachées, volontairement, avec d’importantes conséquences sur le déroulement de l’Histoire avec un grand H.

Ce long dessin animé à la façon de Tardi est donc une uchronie puisque du fait de la mort de Napoléon III, la guerre de 1870 n’a pas lieu et que Français et Allemands vivent en paix. Mais les savants de la seconde moitié du XIXè siècle disparaissent mystérieusement l’un après l’autre ce qui a pour conséquence que l’Europe en reste au temps du charbon et de la vapeur. Fatalement, le monde ne connaît ni l’électricité, ni le pétrolePétrole non raffiné. , ni l’aviation, ni la chimie organique, ni la radio, toutes ces inventions regroupées sous le nom générique de « seconde révolution industrielle ». L’univers est gris, pollué (on tousse beaucoup) , le soleil est rare ce qui fait des tomates un mets de luxe (au contraire des endives). Les fumées envahissent le ciel et les différents moyens de locomotion se résument à la machine à vapeur qui relie tant bien que mal par câble les villes étrangères à Paris (au moyen de deux Tour Eiffel côte à côte). On entre dans un univers glauque, assez cauchemardesque, dans une dystopie. Le film est aussi une réflexion sur le rôle des  scientifiques, sur la place de l’énergie dans la société, sur les difficultés d’un monde sans réel progrès. Car l’électricité depuis le XIXè siècle a apporté plus que la lumière, c’est une autre civilisation qui a pu s’épanouir à partir des multiples possibilités de la nouvelle énergie. Toutefois, dans les récits uchroniques, l’idée est que, par un moyen ou un autre l’Histoire reprenne son cours (celui que nous connaissons). Ici, quelques savants, deux jeunes enfants, un chat bavard (prénommé Darwin), des reptiles… vont bouleverser le destin de cette société trop charbonnière, trop sombre. Mais que de péripéties avant de reprendre le fil du Progrès !

Minerais hors du commun

Dans un certain nombre d’aventures qui se situent dans le futur (alors que les deux récits précédents se passent au présent ou dans un passé proche), la clé des événements est la recherche d’un minerai aux propriétés extraordinaires mais qui, bien enseveli ou bien caché, est à la base de toutes les convoitises et de tous les conflits. Il n’est pas étonnant que les noms de ces matières premières extraordinaires fassent penser à l’uraniumMétal gris, très dense et radioactif, l'uranium est un élément relativement répandu dans l'écorce terrestre et l'eau des océans... , au radiumDécouvert par Pierre et Marie Curie en 1898 (ce qui valut à Marie Curie son 2e prix Nobel en 1911), le radium est un élément radioactif naturel rare... qui ont montré depuis plus d’un siècle leurs étonnantes propriétés. Et ces récits fantastiques révèlent encore une fois l’attente d’une énergie quasi-infinie aux pouvoirs encore inconnus. Les exemples sont nombreux car le thème permet de construire assez facilement une histoire à suspense. Dans le célèbre film Avatar, (James Cameron, 2009) il s’agit de l’unobtanium (le nom est un jeu de mots en anglais : « qu’on ne peut obtenir » un-obtain-ium). Lorsque les humains arrivent sur la planète Pandora, ils découvrent un minerai jusqu’alors inconnu dans le système solaire, l'unobtannium, qui est la clé pour résoudre la crise énergétique qui sévit sur Terre (souvent les films de science-fiction se réfèrent à des situations actuelles). Tous les intervenants sont employés par la RDA, un consortiumUn consortium est un groupement de personnes physiques ou morales, publiques ou privées... militarisé visant à l’exploitation des ressources minières dans l’espace. Comme le plus gros gisementUn gisement est une accumulation de matière première (pétrole, gaz, charbon, uranium, minerai métallique, substance utile…)... se situe sous les racines d’un arbre gigantesque qui abrite un clan Na’vi, les Omaticayas, certains Terriens décident de créer le programme Avatar, un programme diplomatique, pour gagner la confiance des Na’vis et déplacer leur peuple, afin d’extraire le minerai. Les choses ne se passent pas tout à fait comme le prévoient les envahisseurs. Le film est une façon de dire que nous devons protéger la nature sans la sacrifier à nos besoins industriels. Dans un autre film américain, Total Recall (une première version date de 1990, avec Arnold Schwarzeneger), Mars est colonisée et exploitée pour ses ressources en turbinium, enfoui dans son sous-sol. La planète est tyranniquement administrée par Vilos Cohaagen, qui contrôle les mines et l'approvisionnement en oxygène. On peut aussi prendre l’exemple du film, un peu moins connu car au succès moins important, Fusion (John Amiel, 2003). L’un des épisodes montre  le docteur Brazzleton, qui travaille sur une « terra nef » dont la coque est en impossiblium (un alliage  tungstène-titane très résistant) qui peut se déplacer sous terre, résister à la chaleurAujourd'hui, en thermodynamique statistique, la chaleur désigne un transfert d'agitation thermique des particules composant la matière... et à la pression qu'il transforme en énergie. La version française parle d’impossibilium et la version anglaise d’unobtainium, deux clins d’œil pour évoquer des matières premières aux propriétés physiques aussi étonnantes que peu vraisemblables.

 

Pour aller plus loin :

Les films et ouvrages évoqués plus haut :

Edward Bulwer-Lytton : un auteur qui a eu un immense succès au XIXè siècle et reste un peu oublié aujourd’hui. Plusieurs de ses romans, dont la Race future, sont directement accessibles en version électronique, en français, et donc on peut les lire aisément. On peut remettre ce livre dans son contexte en se référant à Histoire de la littérature anglaise, Presses Universitaires de France, 1997.

Avril et le monde truqué : ce dessin animé dans le style de Tardi peut se trouver sur internet (sur des sites légaux). On peut lire avec intérêt les critiques (en général élogieuses) qui ont accompagné la sortie du film.

Avatar, Total Recall, Fusion sont des films récents assez aisément consultables ; la question « énergie » y joue un rôle important mais pas toujours central. Souvent ces films sont adaptés de livres ou de nouvelles (comme « Souvenirs à vendre » de Philip K. Dick dans le cas de Total Recall) qu’on peut évidemment lire.

Cet article Cinéma Littérature et Énergie vous a-t-il intéressé ?

0 0