Cinéma Littérature et Énergie

Des Indes noires au Nautilus : Jules Verne et l’énergie

Couverture du livre Les Indes Noires de Jules Vernes
© Flammarion

Décryptage réalisé par Alain Beltran, Directeur de recherche au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS).

L’œuvre de Jules Verne (1828/1905) forme un ensemble exceptionnellement riche dont certains livres sont mondialement connus comme le Voyage au centre de la terre ou 20 000 lieues sous les mers. L’Ile mystérieuse a fait rêver des générations comme de la Terre à la lune ou Michel Strogoff . La publication des Voyages extraordinaires aux Editions Hetzel (reliure rouge, tranches dorées, nombreuses illustrations) fait incontestablement partie du patrimoine littéraire national et même international. Jules Verne est considéré comme un auteur d’aventure, de science-fiction, de fantastique. Il a influencé de nombreux écrivains et cinéastes jusqu’à nos jours. Il s’appuie en général sur les connaissances scientifiques et techniques de son époque et les extrapole. Fatalement, la question des sources d’énergie se posait pour mettre en mouvement les engins étonnants destinés à conquérir les antres de la terre, les flots ou l’espace.

Le charbon des Iles britanniques, « les indes noires »

Ce livre paru en 1877 oscille entre aventure et fantastique. Le titre fait allusion à la richesse du Royaume Uni en charbon que ce soit en Angleterre, au Pays de Galles ou en Ecosse. Cette importance avait valu au charbon le surnom de King Coal et les avantages qu’il apportait étaient comparés à la perle de l’Empire britannique, les Indes (la reine Victoria est d’ailleurs couronnée impératrice des Indes en 1877). D’où le raccourci de « Black Indies », Indes noires pour désigner la richesse en houilleAu sens strict, la houille désigne la qualité de charbon intermédiaire entre le lignite et l'anthracite... des sujets de sa Gracieuse Majesté. L’histoire se passe donc au Royaume-Uni plus précisément en Ecosse, en remontant le Firth of Forth, pays de légende par définition. Dans cette région minière, la fosse Dochart a fermé depuis quelques années car le filon s’est épuisé. Jules Verne se fait l’écho –dans la bouche d’un de ses personnages- des craintes de son époque : La houille manquera un jour – cela est certain. Un chômage forcé s’imposera donc aux machines du monde entier, si quelque nouveau combustibleUn combustible désigne tout composant ou matière solide, liquide ou gazeux susceptible de se combiner à un oxydant... ne remplace pas le charbon. Cent siècles ne s’écouleront pas sans que le monstre à millions de gueules de l’industrie n’ait dévoré le dernier morceau de houille du globe. (38/39). Certes, déclare l’ingénieur James Starr : Je sais bien que ni l’hydraulique, ni l’électricité n’ont encore dit leur dernier mot, et qu’on utilisera plus complètement un jour ces deux forces. Mais n’importe ! La houille est d’un emploi très pratique et se prête facilement aux divers besoins de l’industrie ! Malheureusement, les hommes ne peuvent la produire à volonté! (53). Cet ingénieur, qui avait fermé la mine, reçoit un courrier de la famille Ford, tous mineurs de père en fils, lui disant de venir vite à la fosse Dochart. En fait, un nouveau filon, particulièrement riche, a été découvert. L’exploitation peut reprendre et une ville souterraine naît près du nouveau gisementUn gisement est une accumulation de matière première (pétrole, gaz, charbon, uranium, minerai métallique, substance utile…)..., Coal-City (la ville du charbon). Cette cité a une particularité : Une lumière intense emplissait ce sombre milieu, où de nombreux disques électriques remplaçaient le disque solaire. Suspendus sous l’intrados des voûtes, accrochés aux piliers naturels, tous alimentés par des courants continus que produisaient des machines électromagnétiques – les uns soleils, les autres étoiles –, ils éclairaient largement ce domaine. Lorsque l’heure du repos arrivait, un interrupteur suffisait à produire artificiellement la nuit dans ces profonds abîmes de la houillère. (195) Avant l’invention de la lampe à incandescence (1879), les sources de lumière électrique étaient des lampes à arc, suffisamment puissantes pour éclairer de grands espaces. Si la prospérité revient autour du charbon, des phénomènes mystérieux au fond de la mine semblent vouloir protéger les espaces nouvellement exploités. Un vieillard, une jeune fille et un oiseau peu commun apparaissent tour à tour : il faut attendre les dernières pages du livre pour lever le mystère qui planait sur Coal-City.

Vingt mille lieues sous les mers : comment fonctionne le Nautilus ?

Plus connu que le précédent, ce livre se place en cinquième position des livres les plus traduits dans le monde (derrière la Bible et le Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry). Il est écrit en 1869/1870. Un personnage mythique, le capitaine Nemo (qu’on peut traduire par « personne ») et un sous-marin hors-normes, le Nautilus, occupent une place centrale dans cette aventure sous les océans. Si le sous-marin était connu depuis longtemps, le Nautilus quant à lui a des performances tout à fait exceptionnelles qui lui permettent de plonger en grande profondeur, de se déplacer très vite et d’offrir un grand confort. Un des hommes qui est retenu dans le sous-marin, l’ingénieur Aronnax, se pique de curiosité et demande au capitaine du sous-marin comment tout cela est possible. Le titre du chapitre XII de 20 000 lieues sous les mers donne l’explication : « Tout à l’électricité ». En effet, le capitaine Nemo déclare : "Il est un agent puissant, obéissant, rapide, facile, qui se plie à tous les usages et qui règne en maître à mon bord. Tout se fait par lui. Il m’éclaire, il m’échauffe, il est l’âme de mes appareils mécaniques. Cet agent, c’est l’électricité.

– Cependant, capitaine, vous possédez une extrême rapidité de mouvements qui s’accorde mal avec le pouvoir de l’électricité. Jusqu’ici, sa puissanceEn physique, la puissance représente la quantité d'énergie fournie par un système par unité de temps... dynamique est restée très restreinte et n’a pu produire que de petites forces

– Monsieur le professeur, répondit le capitaine Nemo, mon électricité n’est pas celle de tout le monde, et c’est là tout ce que vous me permettrez de vous en dire."

En fait, à force de questions, Nemo donne une partie des explications qui permettent ce miracle technologique. Les piles de cette époque exigent du zinc. Le commandant du sous-marin affirme : Il existe au fond des mers des mines de zinc, de fer, d’argent, d’or, dont l’exploitation serait très certainement praticable. Mais je n’ai rien emprunté à ces métaux de la terre, et j’ai voulu ne demander qu’à la mer elle-même les moyens de produire mon électricité. Par exemple, J’aurais pu, en établissant un circuit entre des fils plongés à différentes profondeurs, obtenir l’électricité par la diversité de températures qu’ils éprouvaient ; mais j’ai préféré employer un système plus pratique. L’ingénieux capitaine utilise en fait du sodium, un des éléments de l’eau de mer (le sel est du chlorure de sodium): Mélangé avec le mercure, il forme un amalgame qui tient lieu du zinc dans les éléments Bunzen. Le mercure ne s’use jamais. Le sodium seul se consomme, et la mer me le fournit elle-même. Ces piles au sodium sont même baptisées « charbon de mer » par son inventeur. Rappelez-vous seulement ceci : Je dois tout à l’océan ; il produit l’électricité, et l’électricité donne au Nautilus la chaleurAujourd'hui, en thermodynamique statistique, la chaleur désigne un transfert d'agitation thermique des particules composant la matière..., la lumière, le mouvement, la vie en un mot. (185).

En visitant le Nautilus, Aronnax découvre d’autres merveilles électriques : les pompes qui emmagasinent l’air, les horloges qui indiquent la vitesse, tout le confort quotidien en particulier pour la cuisson : Les fils, arrivant sous les fourneaux, communiquaient à des éponges de platine une chaleur qui se distribuait et se maintenait régulièrement. Elle chauffait également des appareils distillatoires qui, par la vaporisation, fournissaient une excellente eau potable. Auprès de cette cuisine s’ouvrait une salle de bain, confortablement disposée, et dont les robinets fournissaient l’eau froide ou l’eau chaude, à volonté. La chambre des machines de 20 mètres de long se divise en deux parties, l’une pour la production d’électricité, l’autre pour les mécanismes qui transmettent le mouvement à l’hélice. Le chapitre suivant donne des explications sur le fonctionnement du sous-marin avec force chiffres. Dans les dernières pages du livre, l’électricité sert même à défendre le Nautilus grâce à un réseau électrique que nul ne pouvait impunément franchir.

 

Des Indes noires au Nautilus : Jules Verne et l'énergie
 

L’Ile mystérieuse

Cet ouvrage paru en 1875 raconte l’odyssée de cinq Américains (l’histoire se passe pendant la guerre de Sécession 1861/65) échoués sur une île déserte. Grâce à leurs connaissances, ils parviennent à rebâtir un semblant de civilisation. Du fait de vivre ensemble, ils gagnent en humanité. Ils en viennent donc à discuter de l’avenir. Et on retrouve ici les angoisses déjà évoquées dans les Indes noires :

"Mais enfin, mon cher Cyrus, tout ce mouvement industriel et commercial auquel vous prédisez une progression constante, est-ce qu’il ne court pas le danger d’être absolument arrêté tôt ou tard ?

– Arrêté ! Et par quoi ?

– Mais par le manque de ce charbon, qu’on peut justement appeler le plus précieux des minéraux !

– Oh ! les gisements houillers sont encore considérables, et les cent mille ouvriers qui leur arrachent annuellement cent millions de quintaux métriques ne sont pas près de les avoir épuisés ! Après les gisements d’Europe, que de nouvelles machines permettront bientôt d’exploiter plus à fond, les houillères d’Amérique et d’Australie fourniront longtemps encore à la consommation de l’industrie.

– Combien de temps ? demanda le reporter.

– Au moins deux cent cinquante ou trois cents ans.

– C’est rassurant pour nous, répondit Pencroff, mais inquiétant pour nos arrière-petits-cousins !" (668)

Devant ce dénouement inéluctable, les Américains de l’Ile Lincoln (c’est ainsi qu’ils ont baptisé l’île sur laquelle ils ont échoué) se posent la question du devenir industriel :

"– Et qu’est-ce qu’on brûlera à la place du charbon ?

– L’eau, répondit Cyrus Smith.

– L’eau, s’écria Pencroff, l’eau pour chauffer les bateaux à vapeur et les locomotives, l’eau pour chauffer l’eau !

– Oui, mais l’eau décomposée en ses éléments constitutifs, répondit Cyrus Smith, et décomposée, sans doute, par l’électricité, qui sera devenue alors une force puissante et maniable, car toutes les grandes découvertes, par une loi inexplicable, semblent concorder et se compléter au même moment. Oui, mes amis, je crois que l’eau sera un jour employée comme combustible, que l’hydrogèneL'hydrogène est l'atome le plus simple et le plus léger. C'est l'élément de très loin le plus abondant de l’univers. et l’oxygène, qui la constituent, utilisés isolément ou simultanément, fourniront une source de chaleur et de lumière inépuisables et d’une intensité que la houille ne saurait avoir. Un jour, les soutes des steamers et les tenders des locomotives, au lieu de charbon, seront chargés de ces deux gaz comprimés, qui brûleront dans les foyers avec une énorme puissance calorifique. Ainsi donc, rien à craindre. Tant que cette terre sera habitée, elle fournira aux besoins de ses habitants, et ils ne manqueront jamais ni de lumière ni de chaleur, pas plus qu’ils ne manqueront des productions des règnes végétal, minéral ou animal. Je crois donc que lorsque les gisements de houille seront épuisés, on chauffera et on se chauffera avec de l’eau. L’eau est le charbon de l’avenir."

On sait que l’hydrogène est un des espoirs de notre avenir énergétique. Jules Verne le sous-entend il y a un siècle et demi. Quant aux naufragés de l’Ile mystérieuse, ils ne sont pas au bout de leurs surprises : ils découvriront ainsi un sous-marin baptisé Nautilus et un capitaine, vieux et esseulé, du nom de Nemo…

Sans doute, sur le plan technique et scientifique, Jules Verne n’est-il pas toujours sans reproche. Mais il reste un des plus grands écrivains de ce qui ne s’appelait pas encore la science-fiction. On peut rappeler par exemple que le sous-marin nucléaire américain qui passa le premier sous la banquise du pôle nord en 1958 s’appelait le Nautilus, en hommage à l’écrivain français. Sans compter les bandes dessinées (Little Nemo) ou les film d’animation (Nemo). En fait, Jules Verne pose les grands problèmes que les sociétés futures auront à résoudre : à savoir, pour l’énergie, l’épuisement des ressources fossiles, les capacités de l’électricité (qui est encore balbutiante dans les années 1870), les infinies possibilités de la recherche.

Pour aller plus loin :

  • -Lire ou relire les trois ouvrages cités : l’Ile Mystérieuse, 20 000 lieues sous les mers et les Indes noires (ce dernier étant sans doute le moins connu), tous parus dans des éditions de poche.
  • -Les adaptations cinématographiques furent nombreuses : une des plus connues est celle de 20 000 lieues sous les mers en 1954 avec Kirk Douglas et James Mason ; la première version au cinéma de l’Ile mystérieuse date de 1929 et les Indes noires a été créé pour la télévision française en 1964 dans un scénario très fidèle au livre.
  • -François Angelier, Dictionnaire Jules Verne, Pygmalion, 2006 (une somme) ou encore une approche très illustrée Jean-Paul Dekiss, Jules Verne : le rêve du progrès, Découvertes Gallimard, 1991.
  • -Il existe plusieurs revues consacrées à l’œuvre de Jules Verne (et pas uniquement en français). Et de nombreuses biographies, études par ouvrage…

 

 

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