Cinéma Littérature et Énergie

Créatures électriques, créatures fantastiques

Couverture du livre Frankenstein de Mary Shelley
© Le livre de poche

Décryptage réalisé par Alain Beltran, Directeur de recherche au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS).

Dans la mesure où l’électricité a été associée dès le XVIIIème siècle à la naissance (ou à la renaissance) de la vie, cette capacité quasi-surnaturelle ne pouvait qu’inspirer les écrivains. Plus tard, il en alla de même avec les cinéastes qui ont varié à l’infini le thème de la créature extraordinaire née des pouvoirs électriques. Au point de créer de nouveaux mythes.

Le galvanisme et les origines de la vie

Les travaux de l’italien Luigi Galvani (1737/1798) ont connu un vif succès dans toute l’Europe savante. Ce professeur de Bologne multiplia les expériences sur des membres de grenouilles qu’il excitait au moyen d’un courant électrique (1791). Des mouvements brusques, des contractions intervenaient alors que les animaux n’étaient plus vivants (par voie de conséquence, le savant a donné naissance au verbe « galvaniser »). Galvani concluait de ses expériences qu’il existait une « électricité animale » qu’on pouvait mettre en évidence par de faibles courants (Alessandro Volta -1745/1827- voulut prouver le contraire quelques années plus tard au moyen d’une pile électrique). Les recherches de Galvani, à une époque où l’on se passionnait tout à la fois pour le spiritisme, le magnétisme et l’électricité, ont poussé certains à passer de l’expérience sur l’animal à l’expérience sur l’homme. Le propre neveu de Galvani fit à la fin du siècle des expériences similaires à celles de son oncle mais sur des corps de suppliciés. Ces expériences macabres semblaient redonner vie aux défunts, en tout cas elles provoquaient des mouvements spectaculaires. Ces démonstrations enracinaient l’idée que l’étincelle de vie portait bien son nom puisqu’elle qu’elle devait être électrique, fatalement électrique. L’électricité était, pensait-on, la force vitale, l’explication ultime de l’unité du monde, le principe fondamental et central de la Nature. À l’époque pré-romantique et romantique, ces théories ont enflammé les esprits. En 1838, Théophile Gautier (auteur de nombreuses histoires fantastiques) écrivait encore : « Le magnétisme animal est un fait désormais acquis à la Science et dont il n’est pas plus permis de douter que du galvanisme et de l’électricité. Nous sommes entourés de merveilles, de prodiges, de mystères auxquels nous ne comprenons rien et qui nous semblent tout simples par habitude ; en nous-mêmes gravitent des mondes ténébreux dont nous n’avons pas la conscience. » Ces « mystères », ces mondes « ténébreux » avaient déjà été illustrés par une jeune romancière, vingt ans auparavant.

Naissance de Frankenstein

Frankenstein ou le nouveau Prométhée est un livre de Mary Shelley (1797/1851) écrit en 1816 et paru deux ans plus tard. L’histoire emboîte plusieurs récits autour de l’aventure du professeur Victor Frankenstein et de sa créature fantastique (la créature n’a pas de nom en réalité) à qui il a donné vie. La jeune auteure (elle a dix-neuf ans) était parfaitement au courant par sa famille des travaux sur l’électricité, sur le « fluide galvanique ». Son père fréquentait des savants comme Humphry Davy (1778/1829, inventeur d’une lampe de sécurité pour les mines) ou Joseph Priestley (1732/1804, pasteur et philosophe, auteur d’un traité très remarqué sur l’électricité), c'est-à-dire quelques-uns des grands noms britanniques de la jeune science électrique. Mary Shelley avait voyagé en Europe et place d’ailleurs son livre sur les bords du lac Léman. Le livre fut écrit de façon quelque peu inopinée sur le thème du fantastique par un groupe de jeunes écrivains prometteurs dont Shelley et Byron. Les jeunes gens se racontaient des histoires d’épouvante, la résurrection de corps grâce à l’électricité et en vinrent à écrire chacun une nouvelle fantastique. Pour Mary Shelley, ce fut Frankenstein. Dans la préface du livre et dans les chapitres du début, il est fait clairement allusion aux théories électriques. Dans le récit, un arbre frappé par la foudre fascine le docteur Frankenstein et s’annonce comme la prémonition d’événements graves. Mary Shelley ne précisait guère dans son roman comment la créature prenait vie. Le Professeur Frankenstein racontait succinctement : « Dans une anxiété proche de l’agonie, je rassemblai autour de moi les instruments qui devaient me permettre de faire passer l’étincelle de la vie dans la créature inerte étendue à mes pieds. La pluie tambourinait lugubrement sur les carreaux, et la bougie achevait de se consumer. Tout à coup, à la lueur de la flamme vacillante, je vis la créature entrouvrir des yeux d'un jaune terne. Elle respira profondément, et ses membres furent agités d'un mouvement convulsif ” (Frankenstein, chapitre V). Cette étincelle ne pouvait être qu’électrique mais le livre suggère plus qu’il ne montre. Comme Prométhée qui, selon la légende grecque, donna le feu aux humains et fut châtié par les Dieux, le professeur Frankenstein voit le monstre qu’il a créé se retourner contre lui car nul en fait ne peut prendre la place du Créateur. L’ouvrage eut vite un très grand succès et fut adapté rapidement au théâtre.

Image de Frankenstein de James Whale avec Boris Karloff, 1931 :

 

Frankenstein

 

Image d'une autre affiche de 1964, très électrique :

 

L'empreinte de Frankenstein

 

Une femme parfaite, grâce à l’électricité

À la fin du siècle, un autre écrivain, le Français Villiers de l’Isle Adam (1838/1889) reprit le thème de la créature électrique mais en s’éloignant de la malédiction qui a frappé le professeur Frankenstein. L’œuvre de l’écrivain français est un peu oubliée mais elle montre une grande originalité et un certain sens du fantastique au point qu’on le considère comme l’un des pères de la science-fiction. Il écrit en 1886 un ouvrage intitulé L’Ève future dont l’un des héros n’est autre que le savant bien réel Thomas A. Edison. Ce dernier reçoit son vieil ami Lord Ewald qui vient d’éprouver un grave chagrin d’amour à cause d’une femme très belle mais plutôt sotte (le livre est teinté d’une certaine misogynie). Lord Ewald étant au bord du suicide, Edison « habitant des royaumes de l’électricité » (chapitre II,1) se promet de créer une nouvelle créature qui aura la beauté et l’intelligence réunies, une sorte d’Idéal féminin. Il s’agit de Miss Hadaly. Grâce à quelques manipulations électriques, la forme s’incarne dans un éclair de magnésium. Edison précise : « Miss Hadaly n’est encore, extérieurement, qu’une entité magnéto-électrique » (chapitre II,4). Suivent des explications d’ordre chimique pour la chair et d’ordre électrique pour « la moelle galvanique » reliée à des fils électriques. Villiers de l’Isle-Adam utilise à propos de l’Eve future le mot « andréide », celle qui est « mue pour la première fois par ce surprenant agent vital que nous appelons l’ElectricitéForme d'énergie découlant du déplacement de particules chargées (électrons) dans un conducteur... ». Cette andréide (qui donnera le mot « androïde » plus tard) est une Imitation-Humaine mais elle a les qualités qu’attend Lord Ewald. La suite de l’aventure est bien complexe et révèle quelques surprises pour le noble anglais. Si Frankenstein était une créature épouvantable échappant à son créateur, Hadaly est au contraire parée de toutes les grâces.

Au temps du cinéma muet

Le cinéma apparaît dans les dernières années du XIXè siècle : assez rapidement, certains pionniers se rendent compte que ce nouveau media permet de donner vie à des phénomènes fantastiques. La nouvelle invention s’est fatalement inspirée des romans évoqués ci-dessus ; mais dans le but de faire frissonner et même d’épouvanter, il exagéra certains traits physiques et psychologiques des créatures nées de l’électricité. Au cinéma, le fluide électrique trouvait un champ exceptionnel. L’éclair, la lumière qui combat l’ombre, l’étincelle, le halo, le flash… en bref, la panoplie électrique permettait d’impressionner le spectateur et de donner une explication toute simple : grâce à l’électricité (mais pas n’importe laquelle), la vie allait surgir. On trouve une image saisissante de ces possibilités dans Métropolis, chef-d’œuvre de Fritz Lang, dernier grand film expressionniste allemand (1927). Dans cette histoire, un robot prend vie pour imiter une jeune femme, Maria, et semer le désordre et la confusion entre deux mondes que tout oppose. Cette machine est directement inspirée de l’Eve Future qu’avait lue Fritz Lang et bien entendu du Frankenstein de Mary Shelley. Le robot change d’existence (ses gestes mécaniques deviennent progressivement humains) dans une scène étonnante qui a demandé de nombreux trucages inédits ; le robot est entouré de cercles électriques qui se meuvent de haut en bas et de bas en haut. Ces flux lui donnent vie. La transformation du robot a imposé six surimpressions de la pellicule pour saisir petits et grands cercles lumineux. Aujourd’hui encore, la naissance de la fausse Maria reste remarquable (le robot de Métropolis a d’ailleurs directement inspiré George Lucas pour la Guerre des étoiles avec le gentil mais assez bavard C-3PO).

Metropolis de Fritz Lang :

 

Metropolis

 

Frankenstein et sa naissance électrique

L’avènement du cinéma parlant ouvrit une nouvelle ère pour le cinéma, et bien entendu pour le cinéma fantastique (ou même d’horreur). Frankenstein offrait un scénario idéal. Il serait trop long de décompter les versions successives montrées sur grand écran mais la première semble dater de 1910. Dans l’entre-deux-guerres, le scénario s’éloigne du livre de Mary Shelley : c’est le monstre qui désormais est au centre de l’histoire et non plus son géniteur. Un monstre certes mais qui a quelques qualités « humaines » et qui provoque un mélange de pitié et d’effroi. Tout commence par la naissance de la créature qui se doit d’être spectaculaire. Elle sera donc électrique. Frankenstein (qui est désormais doté du nom de son créateur) prend vie au cinéma « avec de surprenants effets spéciaux à travers des orages électriques dans des tours abandonnées, des générateurs supersoniques ou des anguilles électriques immergées dans un liquide amniotique. » La naissance de Frankenstein est clairement identifiée à des pouvoirs électriques dans les différents films inspirés (d’assez loin) par le livre éponyme. La nuit, l’orage, les pénombres d’un laboratoire secret, les éclairs aveuglants : tout concourt à l’étrangeté. La version la plus connue de Frankenstein est celle de 1931, avec l’acteur Boris Karloff génialement maquillé, avec deux suites en 1935 et 1939. Sur un grand nombre d’affiches autour des multiples films sur Frankenstein, les éclairs et les phénomènes électriques sont présents et soulignent la naissance extraordinaire du héros. Si les films des années 1930 restent la plus célèbre adaptation du livre Mary Shelley, il semble que le nombre de versions cinématographiques dépasserait aujourd’hui les 80… Le roman a beau avoir 200 ans en 2018, il a sans doute encore un bel avenir.

Pour en savoir plus :

 

  • -Les livres cités : Mary Shelley et son Frankenstein ou le nouveau Prométhée, Villiers de l’Isle-Adam et son Eve future.
  • -Un site sur le mythe électrique de Frankenstein :                   http://www.ampere.cnrs.fr/parcourspedagogique/zoom/mythesetlegendes/frankenstein/index.php
  • -Les différentes versions de Frankenstein au cinéma mais en particulier celles de James Whale avec Boris Karloff (1931 à 1939) ainsi que Métropolis de Fritz Lang (la dernière version remaniée est la plus proche de l’original).
  • -La liste (84 !) des versions cinématographiques de Frankenstein :             https://www.senscritique.com/liste/Frankenstein/187556#page-1/
  • -La vie électrique, Histoire et imaginaire XVIII-XXIe siècles, Alain Beltran et Patrice Carré, Paris, Belin, 2016, ouvrage sur les imaginaires de l’électricité depuis le XVIIIe siècle.

 

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