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Taux bas: les banques s'essoufflent, les épargnants souffrent, les emprunteurs sourient

La politique de taux d'intérêt bas et négatifs menée depuis cinq ans par la Banque centrale européenne (BCE) inquiète les banques de la zone euro, qui s'attendent à une nouvelle baisse imminente du loyer de l'argent.

En quoi cette stratégie affecte-t-elle les établissements bancaires, mais aussi leurs clients et les épargnants?

- Quel impact pour les banques ? -

Toutes les six semaines, la BCE décide pour les 19 pays de la zone euro du niveau des taux d'intérêt "directeurs", qui influent sur le coût du crédit bancaire ainsi que sur le rendement de l'épargne.

Depuis mars 2016, les banques se refinancent sur une semaine à la BCE au taux de 0%, mais sont ponctionnées à raison de 0,40% au titre des liquidités "excédentaires", qui dépassent un montant minimum obligatoire et sont parquées à la banque centrale faute de les placer dans l’économie.

La BCE cherche par ce biais à encourager ces établissements à prêter pour stimuler l'activité.

Ces liquidités s'élevaient début septembre à près de 1.800 milliards d'euros, selon la BCE, conséquence des rachats de dette opérés pour 2.600 milliards d’euros par l'institut monétaire entre 2015 et fin 2018 pour soutenir l'économie.

En appliquant à cette montagne d'argent dormant un taux négatif de 0,40%, la facture annuelle s'établit à 7,1 milliards d’euros pour les banques, a calculé l’AFP.

Les banques françaises et allemandes paient le plus lourd tribut, selon une analyse de la banque ING. Deutsche Bank l'a chiffré à "2 milliards d'euros sur 4 ans", selon son patron Christian Sewing, dont l’établissement est l’un des moins rentables en zone euro.

"A long terme, ces taux bas ruinent le système financier", a asséné le banquier.

- Quelles perspectives ? -

Depuis fin juillet, l'horizon s'obscurcit pour le secteur bancaire européen, qui anticipe une nouvelle baisse des taux décidée dès ce jeudi.

Les banques, dont les titres sont chahutés en Bourse, doivent elles convaincre les investisseurs de leur capacité commerciale à faire face à des taux négatifs durables, tout en respectant la réglementation qui les oblige à se doter de capitaux supplémentaires pour parer à d'éventuels chocs financiers.

Or le système bancaire n’est pas exposé de manière uniforme aux taux bas: les groupes bancaires dont les revenus dépendent essentiellement de l'activité de prêt et dépôts, comme les banques régionales allemandes, souffrent plus de cet environnement que les banques diversifiées dans les services financiers, l'assurance ou la banque d'affaires et d'investissement, comme les établissements français.

- Quelles conséquences pour les clients et les épargnants ? -

"Les taux négatifs conduisent à la situation absurde où les banques ne veulent plus avoir de dépôts de leurs clients", a déclaré début septembre Sergio Ermotti, patron de la banque suisse UBS.

Jusqu'ici, seule la clientèle d'entreprise pouvait se voir facturer des dépôts importants auprès d'une banque, mais selon un sondage réalisé en juillet en Allemagne, une trentaine d'établissements bancaires du pays ont décidé de ponctionner leurs clients les plus fortunés dont les dépôts atteignent au moins 100.000 euros.

Néanmoins, cette pratique demeure rare dans la zone euro, où la concurrence est acharnée entre les banques, tenues de conquérir plus de clients pour compenser leur perte de marge.

Le prêt immobilier à taux compétitif est ainsi devenu leur principal appât, au bénéfice des nouveaux emprunteurs qui apparaissent comme les grands gagnants de la stratégie de la BCE.

En revanche, les épargnants voient le rendement de nombreux produits d'épargne s'amenuiser. Un sujet sensible pour ceux qui veulent se constituer une épargne retraite, comme en Allemagne.

Il devient alors tentant pour les particuliers ou les fonds d'investissement de prendre "des risques excessifs", pointe l'économiste Eric Dor, ce qui pourrait nourrir des bulles susceptibles de déclencher de futures crises.