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Points de vue

Les réseaux électriques

Michel Derdevet
Michel DerdevetSecrétaire Général, membre du Directoire d’ENEDIS

" Il faut aujourd’hui élargir la réflexion aux enjeux de la distribution, c’est-à-dire à tous ces réseaux de proximité basse et moyenne tension."

Les réseaux électriques, vecteurs de solidarité

Les débats politiques sur l’énergie, en France mais aussi en Europe, se cantonnent souvent à des affrontements culturels stériles sur les choix de production, opposant promoteurs des energie renouvelableOn appelle énergie renouvelable une source d'énergie dont le renouvellement naturel est immédiat ou très rapide... et de l’énergie nucléaire. On néglige souvent de réfléchir aux réseaux qui relient entre eux les territoires et les citoyens par-delà les frontières, qui raccordent les énergies renouvelables et qui constituent la plate-forme où, demain, la convergence entre la transition énergétiqueLa transition énergétique désigne le passage du système actuel de production d'énergie... et la révolution numérique va se matérialiser, estime Michel Derdevet, expert reconnu des réseaux d’énergie européens.

L’image traditionnelle du réseau électrique est celle des grands ouvrages d’interconnexion, de très haute tension (THT), avec leurs pylônes géants qui enjambent plaines et montagnes. Il faut aujourd’hui élargir la réflexion aux enjeux de la distribution, c’est-à-dire à tous ces réseaux de proximité basse et moyenne tension. Jusqu’à présent, ils desservaient de manière verticale les citoyens, au sortir du réseau THT. Aujourd’hui, ils sont devenus en plus de formidables réseaux de collecte, accueillant très majoritairement l’énergie éolienne ou photovoltaïque, produite de manière diffuse à travers des centaines de milliers de sites.

Parallèlement, ils permettent d’intégrer davantage le volet demande, pour accompagner le consommateur dans sa recherche de plus d’efficacité et de sobriété, et lui transférer de plus en plus de données intelligentes et intelligibles… Avec l’arrivée des dispositifs de comptage intelligent, tels que Linky en France, les réseaux énergétiques vont gérer un volume de données considérable, qui doivent d’abord être restituées aux consommateurs et à tous les décideurs locaux ou régionaux, qui souhaitent ardemment devenir acteurs de la transition énergétique.

En cela, les réseaux ne sont pas uniquement de la technique ou de l’économie. Ils relèvent aussi d’une vision de la société qui remonte loin dans l’histoire. Au début du XIXe siècle, l’école du saint-simonisme avait préconisé une alliance entre les industriels, les ingénieurs, les scientifiques et les citoyens pour bâtir une société plus fraternelle et plus efficace économiquement que la vieille conception de l’« autarcie » où chaque territoire vit de ses propres ressources.

Les réseaux électriques deviennent ainsi vecteurs de solidarité : éviter le repli sur soi, échanger par-dessus son propre espace, à travers ses différences et ses complémentarités. La recherche d’une Union européenne de l’énergie fait partie de cette quête.

Égalité entre tous les consommateurs

Dès le lendemain de la seconde guerre mondiale, la France a su bâtir une organisation du service public de distribution de l’électricité, originale et unique en Europe, qui a largement fait ses preuves.

Les réseaux moyenne et basse tension appartiennent aux communes ou syndicats départementaux qui délèguent, pour l’essentiel, leur exploitation à un opérateur national, qui a été EDF jusqu’en 2007, puis ERDF devenu aujourd’hui Enedis, garant de la cohésion territoriale et de l’égalité de traitement de tous les consommateurs.

Ce modèle a permis de rendre solidaires les productions et d’optimiser les coûts, avec aujourd’hui un tarif d’acheminement parmi les plus faibles en Europe (23 % moins élevé qu’en Allemagne). Il a garanti jusqu’ici un traitement équitable et homogène entre les territoires, qu’ils soient urbains ou ruraux, évitant ainsi une « fracture » électrique entre les mieux dotés et les plus démunis.

Au moment de l’éclatement – confirmé par les géographes – de nos territoires et de l’émergence des métropoles, le lien avec les territoires périphériques passe à l’évidence par les réseaux, dont les règles économiques et de fonctionnement doivent préserver une approche solidaire.

Il y a enfin en Europe, autour des réseaux, un formidable enjeu industriel, en termes notamment de mutualisation des investissements et de coopération renforcée en matière de recherche. Pour rester compétitifs, en particulier face à la Chine et aux États-Unis, il faut d’urgence prioriser et unifier la R&D européenne autour de quelques chantiers majeurs (le stockage, la mobilité propre, les smart gridLes smart grids, ou réseaux électriques intelligents, s'appuient sur les nouvelles technologies de la communication et de l'information..., le courant continu, etc.). Une vraie politique industrielle autour des infrastructures énergétiques est possible ; portons-la, avec détermination et ambition !

 

 

Michel Derdevet est Secrétaire Général, membre du Directoire d’ENEDIS, professeur à l’Institut d’études politiques de Paris et au Collège d’Europe de Bruges. Il a été chef de cabinet de Christian Pierret, ministre de l’industrie, de 1997 à 1998, puis membre du comité exécutif de RTE (réseau de transport de l’électricité), de 2000 à 2012. Auteur de nombreux ouvrages, il vient de publier « Énergie, pour des réseaux électriques solidaires » (avec Alain Beltran et Fabien Roques, Mai 2017, Edition Descartes & Cie). Il est l’auteur du rapport « Énergie, l’Europe en réseaux », rédigé à la demande de la Présidence de la République française (février 2015). 

Valerick Cassagne
Valérick CassagneResponsable du développement photovoltaïque du groupe Total

"Le quartier, et les immeubles interconnectés qui le composent, ont des capacités propres de production photovoltaïque, ainsi que de stockage d’électricité et de chaleur ou de froid."

IssyGrid, un « réseau intelligent » pour mieux gérer l’énergie

La ville d’Issy-les-Moulineaux, aux portes de Paris, a lancé en 2013 un projet pour étudier le développement d’un quartier « intelligent ». Laboratoire grandeur nature, IssyGrid supervise les consommations et productions énergétiques d’environ 2 000 habitants et 5 000 employés sur un périmètre de 100 000 m2. Valérick Cassagne, représentant du groupe Total, qui participe à ce projet1 en explique quelques aspects.

IssyGrid est le premier réseau de quartier intelligent en France, qui préfigure la gestion de l’énergie à différentes échelles : le bâtiment, le quartier, la ville de demain. Il s’agit de permettre aux habitants, aux entreprises, aux commerces et aux bureaux d’optimiser la consommation énergétique de leur quartier, afin de réduire à la fois les factures et les émissions de gaz à effet de serrePhénomène naturel permettant un accroissement de la température de l'atmosphère d'une planète grâce à la présence de certains gaz....

Le quartier, et les immeubles interconnectés qui le composent, ont des capacités propres de production photovoltaïque, ainsi que de stockage d’électricité et de chaleurAujourd'hui, en thermodynamique statistique, la chaleur désigne un transfert d'agitation thermique des particules composant la matière... ou de froid, et sont reliés dans le même temps au réseau électrique public. Dans les pays développés, celui-ci a un haut niveau de fiabilité mais son problème est d’être dimensionné pour assurer l’approvisionnement au moment du pic de consommation le plus haut de l’année. Le reste du temps, le réseau public est sous-utilisé.

Dans un quartier « intelligent », on adjoint au réseau de distribution de l’énergie un réseau de distribution de l’information, qui fonctionne dans les deux sens. À tout moment, le producteur et le distributeur savent ce que le consommateur utilise, tandis que le consommateur connaît en temps réel la situation du réseau, son état de congestion ou non. Chacun est informé et peut donc prendre – à son niveau ou collectivement – la meilleure décision. Il y a plusieurs points de décisions, au niveau des bâtiments et au niveau du quartier, afin d’aboutir à la résultante la plus efficace, à la fois en matière de coût et en matière d’impact environnementalL'impact environnemental désigne l'ensemble des modifications de l'environnement générées par les activités humaines....

À IssyGrid, la production électrique locale est assurée par du solaire photovoltaïque. Le stockage peut être stationnaire (dans des batteries fixes dans les immeubles) ou mobile (dans les batteries des véhicules électriques). Il est à noter que le stockage pose encore de difficiles problèmes, non pas techniques mais économiques : les batteries sont chères, longues à amortir dans le temps et ne présentent donc pas aujourd’hui un avantage économique par rapport au réseau. Mais leur prix baisse de 10 à 15 % par an et dans les pays où l’électricité est chère, comme l’Allemagne, le couple solaire-batterie devient compétitif.

Je mettrai en avant deux exemples concrets vécus à IssyGrid :

  • La prévision du temps – Pour mieux gérer et utiliser la production solaire, il est essentiel d’anticiper le niveau d’ensoleillement. Les prévisions météo classiques sont fiables à échéance d’une demi-journée ou d’une journée. Nous avons développé des outils de prévision à très court terme (de quelques minutes à 1 heure). Des images à 360 degrés sont faites du ciel en temps réel, avec une caméra infra-rouge. Elles sont traitées par une société (d’ailleurs située à des milliers de kilomètres de là, sur l’île de la Réunion) qui en déduit le mouvement imminent des nuages et donc la luminosité du ciel. Ces données nous reviennent et nous calculons la production électrique à venir dans les prochaines minutes.  Nous pouvons alors faire coïncider notre consommation – ou notre décision de stockage – avec les hauts et les bas de cette production.
  • Le décalage de consommation – Nous avons fait une expérience dans la plus grande tour du quartier : en plein été, la climatisation a été poussée à la hausse deux heures pendant le matin, puis baissée une heure et demie dans l’après-midi au moment de la plus forte consommation collective. En décalant ainsi en amont, nous avons pu soulager la consommation totale du quartier de 350 kW. La variation de température dans les bureaux de la tour a été de 0,2°C, donc insensible pour les utilisateurs.

 

 

Ingénieur des Arts et Métiers et docteur en génie des matériaux, Valérick Cassagne est responsable du développement photovoltaïque du groupe Total depuis 2009. Il avait auparavant été Directeur Recherche & Développement des sociétés UNAXIS puis RIBER, puis Chef de la division métrologie mécanique au Laboratoire national de métrologie et d'essais (LNE).

 
 
 

Source :

(1) Voir le site Issygrid.com – Outre Total, les partenaires sont Bouygues (Immobilier, Energies & Services, Telecom), EDF, ENEDIS, General Electric, Microsoft, Schneider Electric, Sopra-Steria. 

 

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