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Points de vue

Les Accords de Paris

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Amy Dahan Mathématicienne et historienne des sciences, Directrice de recherche émérite au CNRS (Centre national de la recherche scientifique)

"Les pays émergents mettent en avant les besoins de leur développement et chargent la barque de la négociation."

Négociations climat : attention au décalage entre les discours et la réalité

L’Accord de Paris en décembre 2015 a été salué comme une étape importante. Il s’inscrit dans un processus historique et le chemin à venir est encore long et difficile si la communauté internationale veut limiter l’augmentation de température moyenne de la Planète à la fin du siècle. L’historienne Amy Dahan analyse les perspectives à la lumière de l’expérience du passé.

Engagée il y a 20 ans avec le Protocole de KyotoLe Protocole de Kyoto est un traité international organisé dans le cadre de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques..., la gouvernance du climat a connu plusieurs phases liées à l’évolution de la géopolitique du monde.

La première phase caractérise les années 90. Le monde développé prend conscience de l’alerte, lancée par les scientifiques, mettant en garde contre l’impact sur le climat des émissions de gaz à effet de serre (GES)Les gaz à effet de serre sont des gaz dont les propriétés physiques induisent un réchauffement de l’atmosphère de notre planète... provoquées par les activités humaines. Les pays développés réagissent assez rapidement et parviennent en 1997 au premier accord international lors de la troisième « conférence des parties » (COP3) à Kyoto. Mais très vite on s’aperçoit que cela ne va pas marcher… Les États-Unis ne veulent pas ratifier le Protocole, craignant qu’il menace le mode de consommation américain, leur way of life, et exigent de mettre tous les pays dans la boucle, y compris les pays en développement.

Peu à peu, on entre dans une période que l’on peut qualifier de « schisme de réalité » : au niveau des discours, on répète que « cela avance », lentement mais sûrement, alors que dans la réalité la mondialisation exacerbe la compétition entre les pays, que la Chine entame sa croissance, que les gaz de schisteLes gaz de schiste (ou shale gas) sont situés dans des roches sédimentaires argileuses enfouies à de grandes profondeurs... se développent aux États-Unis, que Fukushima stoppe l’essor du nucléaire. Les pays émergents mettent en avant les besoins de leur développement et chargent la barque de la négociation. Les émissions de GES explosent. À l’approche de la COP15 de Copenhague, en 2009, les discours restent optimistes mais le sommet, qui réunit tous les grands dirigeants du monde, se fracasse sur le mur de la réalité.

Après l’échec de Copenhague, le processus onusien est sauvé par la diplomatie des pays en développement qui imposent l’idée du bottom-up que souhaitaient d’ailleurs les États-Unis depuis le début : pas de règles imposées d’en haut mais une prise de conscience universelle, chacun agissant selon ses capacités. Le signal est donné en novembre 2014 avec la déclaration conjointe adoptée par la Chine et les États-Unis lors de la visite de Barack Obama à Pékin. Cette nouvelle approche arrive à maturité en décembre 2015 avec l’Accord de Paris (COP21).

Que va-t-il se passer ? De nouveaux progrès sont possibles. Mais attention, les éléments du « schisme de réalité », cette dichotomie entre les discours et le réel, sont encore présents. Par exemple, on entérine implicitement un objectif de limitation de l’augmentation de température à 1,5 degrés à la fin du siècle alors que beaucoup de scientifiques estiment que 2 degrés sera déjà difficile. On promet un équilibre à la fin du siècle entre ce que la Planète émet et ce qu’elle absorbe alors que les moyens d’y parvenir ne sont pas définis.

Côté réalité, il y a des signes positifs et d’autres négatifs. Les énergies renouvelablesOn appelle énergie renouvelable une source d'énergie dont le renouvellement naturel est immédiat ou très rapide... progressent et leur prix baisse. La Chine veut prendre un tournant, à cause de la pollution mortelle provoquée par son charbon. Mais cela ne suffira pas, car il reste des incertitudes sur le développement de l’Inde ou de l’Afrique, tant que l’on n’aura pas résolu les problèmes financiers (prix du carbone, déplacement des investissements spéculatifs vers la transition énergétiqueLa transition énergétique désigne le passage du système actuel de production d'énergie...).

En revanche, la campagne de désinvestissement par rapport au charbon commence à prendre de l’ampleur. L’engagement des acteurs non étatiques (grandes entreprises, fondations, ONG) a été essentiel pour le succès de la COP21 et il peut s’amplifier. Les engagements individuels des États - autre innovation de la COP21 - devraient être confirmés au fil des années, avec des rendez-vous réguliers.

Tout cela est une course de vitesse. Il faut que le mouvement soit suffisamment rapide, accélère sa cadence pour que le monde reste dans les fourchettes basses du réchauffement climatiqueLe réchauffement climatique, appelé aussi réchauffement planétaire ou réchauffement global, est un phénomène d'augmentation de la température moyenne des océans....   

Amy Dahan est une mathématicienne et historienne des sciences, Directrice de recherche émérite au CNRS (Centre national de la recherche scientifique). Depuis 2002, elle dirige une équipe de recherche pluridisciplinaire internationale, qui examine les aspects scientifiques, politiques et épistémologiques du changement climatiqueVoir la définition du réchauffement climatique.... Elle a publié en 2015, avec Stefan Aykut, « Gouverner le climat ? Vingt ans de négociations internationales », paru aux Presses de SciencesPo.

 

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Jean-Pascal van Ypersele Docteur en sciences physiques, professeur de climatologie et de sciences de l'environnement à l’Université catholique de Louvain, en Belgique

"Mais certains pays ont déjà conditionné la réalisation de leurs objectifs à l’octroi d’aides internationales."

D’une COP à l’autre, le long chemin de l’action climatique

Ratification, entrée en vigueur, financement international, engagements nationaux : l’application de l’Accord de Paris conclu à la COP21 de décembre 2015 et qui doit s’appliquer en 2020, s’apparente à une course de haies. La confiance est un élément essentiel du succès. Une analyse du Pr. Jean-Pascal van Ypersele, professeur à l’Université de Louvain (UCL) et vice-Président du GIECLe GIEC est le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat... de 2008 à 2015.

L’Accord de Paris sur le climat a été rendu possible par la confiance renaissante entre pays du Nord et pays du Sud. Trouver les moyens concrets de conforter cette confiance sera essentiel pour parcourir le long chemin vers l’objectif fixé lors de la COP21, à savoir la limitation de l’augmentation de température moyenne de la Planète au-dessus de la température pré-industrielle à 2°C, voire 1,5°C.

La première étape importante est la ratification de l’Accord par les différents États, qui ne sera pas terminée lors de la COP22 de Marrakech, au Maroc. La comparaison avec le Protocole de KyotoLe Protocole de Kyoto est un traité international organisé dans le cadre de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques... n’est pas valable en tous points, mais il faut cependant se souvenir qu’il a fallu alors près de 8 ans entre son adoption en décembre 1997 et son entrée en vigueur effective en 2005. Avec en route l’abandon du plus grand émetteur de gaz à effet de serre (GES)Les gaz à effet de serre sont des gaz dont les propriétés physiques induisent un réchauffement de l’atmosphère de notre planète... à l’époque, à savoir les États-Unis.

La raison de ce long délai fut que plusieurs pays avaient attendu que toutes les règles et clauses qui accompagnaient la mise en œuvre du Protocole soient absolument claires et bien fixées avant de s’engager. Une question de confiance déjà… Certes, l’Accord de Paris n’impose pas des chiffres d’émissions globaux négociés au niveau international mais des objectifs que les pays ont accepté de se fixer à eux-mêmes, sur une base volontaire. Mais certains pays ont déjà conditionné la réalisation de leurs objectifs à l’octroi d’aides internationales. Je prendrai un exemple : le Congo prévoit des réductions ambitieuses de ses émissions de GES assurées par un moindre déboisement. Une large part de ces objectifs sont fondés sur l’aide substantielle que le Congo recevrait en échange de ce non-déboisement. Or, selon les règles internationales qui seront adoptées pour le calcul des capacités d’absorption du CO2Dioxyde de carbone. Avec la vapeur d'eau, c’est le principal gaz à effet de serre (GES) de l'atmosphère terrestre... par les forêts et la végétation, l’aide sera plus ou moins importante. Une incertitude qui pèsera sur l’engagement du Congo.

Un autre point très sensible de la confiance entre Nord et Sud est la question du financement par les pays industrialisés des efforts engagés par les pays en développement. Dès 2009, au sommet de Copenhague, le principe d’un fonds doté de 100 milliards de dollars par an en 2020 avait été adopté. L’Accord de Paris a confirmé ce chiffre et l’a même défini comme un plancher minimal pour les années suivantes. Comparé aux flux financiers internationaux globaux, ce n’est pas un montant tellement élevé. Et pourtant, les pays en développement ont des doutes légitimes sur la réalité de cet engagement financier. Ils se demandent si ce « Fonds vert pour le climat » va vraiment être un financement additionnel ou être en partie un « ré-étiquetage » de fonds qui servaient à la coopération au développement. Si ce financement promis n’est pas au rendez-vous, et si les sommes ne sont pas dépensées avec efficacité, les pays en développement vont perdre le début de confiance renouvelée qui a permis l’Accord de Paris.

Il y a une autre face de la confiance. C’est de rassurer les pays développés sur l’exactitude des calculs d’émissions de GES par les pays du Sud. C’est un sujet traditionnellement sensible. Ceux qui demandent à juste titre qu’on en sache plus sur les flux financiers devraient accepter pour les mêmes raisons de confiance le contrôle des émissions. Ce problème du contrôle va d’ailleurs évoluer, car les satellites et les modèles informatiques permettent de mesurer de mieux en mieux les flux d’émissions et donc de dresser la carte mondiale des émissions.

Docteur en sciences physiques, Jean-Pascal van Ypersele est professeur de climatologie et de sciences de l'environnement à l’Université catholique de Louvain, en Belgique. Il était vice-Président du groupe de travail II du GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat) lorsque celui-ci a partagé avec Al Gore le prix Nobel de la Paix 2007. Le Pr. van Ypersele a été élu vice-Président du GIEC en 2008, fonction qu’il a occupée jusqu’en octobre 2015. Après avoir manqué de peu l’élection à la présidence du GIEC, il continue de s’impliquer à divers niveaux dans l’action internationale contre le réchauffement climatiqueLe réchauffement climatique, appelé aussi réchauffement planétaire ou réchauffement global, est un phénomène d'augmentation de la température moyenne des océans.... Il a publié fin 2015 le livre « Une vie au cœur des turbulences climatiques », aux éditions de Boeck.

(Photo prise par J. Delorme, UCL)

 

 

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