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Points de vue

L'Europe de l'énergie

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Yamina SahebDirection scientifique et politique à la Commission européenne

"Les économies d’énergie et les énergies renouvelables vont, très certainement, être les deux principales sources d’énergie du XXIe siècle."

La vision du mix énergétiqueLe mix énergétique, ou « bouquet énergétique », décrit la répartition des différentes sources d’énergies utilisées pour la consommation énergétique d’un territoire... varie radicalement selon la prise en compte ou non des économies d’énergie en tant qu’énergie à part entière. Avec cette approche, la somme des économies d’énergie et des énergies renouvelablesOn appelle énergie renouvelable une source d'énergie dont le renouvellement naturel est immédiat ou très rapide... en Europe pourrait dépasser en 2030 la somme de toutes les énergies fossiles consommées. Une analyse de Yamina Saheb, économiste à la Direction scientifique et politique à la Commission européenne.

Le charbon a été la principale source d’énergie du XIXe siècle ; le pétrolePétrole non raffiné., le gaz et le nucléaire, les principales sources d’énergie du XXsiècle ; les économies d’énergie et les énergies renouvelables vont, très certainement, être les deux principales sources d’énergie du XXIsiècle.

Les économies d’énergie, autrefois reléguées au rang d’énergie cachée, sont enfin considérées comme une source d’énergie à part entière. Considérer ainsi les économies d’énergie est un concept qui a d’abord été introduit par une étude américaine1. Cette étude a montré, en 2008, le potentiel grandissant du marché des technologies d’efficacité énergétiqueEn économie, l'efficacité énergétique désigne les efforts déployés pour réduire la consommation d'énergie d'un système... aux États-Unis. Plus récemment, l’Agence internationale de l’énergie (AIEL'AIE (IEA en anglais) est une agence autonome au sein de l'OCDE, créée en 1974 lors du premier choc pétrolier...) a montré en 2013, dans sa publication annuelle portant sur le marché mondial de l’efficacité énergétique2, que les économies d’énergie accumulées entre 1974 et 2010 dans 11 pays membres de l’agence sont supérieures à la consommation des autres sources d’énergie prises individuellement.

Plus proche de nous, la Commission européenne, dans ses projections du mix énergétique pour 2030, prévoit de faire des économies d’énergie la première source d’énergie de l’Europe en 2030. En revanche, si les économies d’énergie n’étaient pas prises en compte dans le mix énergétique européen, les énergies fossiles représenteraient 60 % de la demande d’énergie en Europe.

Et si nos chefs d’États et de gouvernements le voulaient, la somme des économies d’énergie et des énergies renouvelables dépasserait la somme de toutes les énergies fossiles dont l’Europe pourrait avoir besoin en 2030. Atteindre cet objectif exigerait l’adoption, par nos chefs d’États et de gouvernements fin 2016, d’un objectif d’économies d’énergie, d’ici 2030, d’au moins 40 %, alors que l’actuel objectif est de 27 %. 

L’importance et le rôle futur des économies d’énergie dans le mix énergétique européen ont été confirmés dans la stratégie portant sur l’Union européenne de l’énergie3. En effet, cette stratégie, adoptée en février 2015, exige de « repenser fondamentalement l’efficacité énergétique et de la traiter comme une source d’énergie à part entière, représentant la valeur de l’énergie économisée ».

Mieux encore, afin de garantir un accès équitable pour les économies d’énergie aux marchés de l’énergie, la Commission européenne est chargée de « veiller à ce que l'efficacité énergétique et la modulation de la demande bénéficient de conditions de concurrence équitables par rapport aux capacités de production ».

Nul doute, la révolution énergétique est en marche en Europe. 

Ingénieure, économiste et docteure en énergétique, Yamina Saheb a travaillé en tant qu’experte « bâtiment » au sein du département « Environnement et Efficacité énergétique » à l’Agence internationale de l’énergie (AIE) où elle a créé et dirigé le Centre des bâtiments durables (SBC). Elle a rejoint en 2013 le Centre commun de recherche (Joint Research Centre) de la Commission européenne en tant qu’Expert scientifique et politique, en charge de l’analyse des politiques européennes d’efficacité énergétique.

 

Patrice Geoffron
Patrice GeoffronDocteur en économie industrielle, Professeur d’économie à l’Université Paris-Dauphine depuis 2002

"L’Europe est pionnière, en étant la première grande zone du monde à avoir érigé la réforme de son modèle énergétique au rang de priorité politique."

Les pays européens ont placé l’énergie au premier rang de leurs priorités dès le début de la construction communautaire. Dans ce prolongement, l’Union européenne (UE) poursuit, depuis la fin des années 2000, l’objectif de prendre le leadership de la transition énergétiqueLa transition énergétique désigne le passage du système actuel de production d'énergie... mondiale en réduisant drastiquement son recours aux hydrocarburesLes hydrocarbures sont des composés chimiques dont les molécules sont constituées d'atomes de carbone et d'hydrogène... et ses émissions de gaz à effet de serrePhénomène naturel permettant un accroissement de la température de l'atmosphère d'une planète grâce à la présence de certains gaz... en quelques décennies. Patrice Geoffron, professeur à l’université Paris-Dauphine, analyse l’environnement économique mondial de cette stratégie.

L’Europe est pionnière, en étant la première grande zone du monde à avoir érigé la réforme de son modèle énergétique au rang de priorité politique. Cette orientation ne procède pas uniquement d’une volonté d’exemplarité ou d’une conscience de la responsabilité de la vieille Europe, berceau de l’industrialisation, dans les émissions « historiques » de gaz à effet de serre depuis deux siècles. La démarche repose également sur une vision économique de long terme destinée à rénover les fondements de la compétitivité européenne : la Commission estime ainsi que, pour réduire les émissions de 80 % en 2050 (par rapport à 1990, avec un passage par  -20 % en 2020 et -40 % en 2030), près de 300 milliards d’investissements annuels seront nécessaires (représentant un surcroît d’investissements de 1,5 % du PIB, soit l’équivalent d’un « plan Juncker » par an…). Autrement dit, le volontarisme européen relève d’une intention de tirer économiquement avantage d’une « course en tête ».

Mais cette vision a été mise en œuvre dans un environnement plus hostile qu’anticipé :

  • La crise économique a drastiquement réduit les marges de manœuvre dédiées au financement de la transition (provoquant un stop and go dans le soutien aux filières « bas carbone » au sein de nombreux États membres, en particulier dans le sud de l’Europe).
  • La révolution des hydrocarbures non conventionnels bouscule la compétitivité des nations et redynamise le concurrent américain (riche en gaz et pétrolePétrole non raffiné. de schiste) face aux industries européennes intensives en énergie (ou consommant du gaz naturel sous forme d’intrant, comme c’est le cas dans la pétrochimieLa pétrochimie est la chimie des dérivés du pétrole. Elle permet la fabrication de nombreux produits de notre environnement quotidien. ).
  • Les prix des énergies fossiles, pétrole compris, se sont avérés particulièrement instables, fragilisant la conviction selon laquelle la transition européenne réduirait une dépendance collective à des ressources dont le prix croîtrait encore à l’avenir. La fin du « super-cycle » des matières premières, plausiblement annoncée par la baisse drastique du prix du pétrole, ébranle la rationalité sur laquelle repose la vision européenne.

Pour les Européens, champions de la lutte contre le changement climatiqueVoir la définition du réchauffement climatique..., la COP21 de décembre 2015 a représenté une « heure de vérité ». D’un côté, l’Accord de Paris valide et conforte la vision européenne. De l’autre, cet accord ouvre une ère de concurrence accrue dans le développement international des technologies « bas carbone ». Le risque, dans ce contexte, est que les Européens soient confrontés à la capacité de massification de la Chine (à l’origine de plus d’un tiers des investissements « verts » en 2015) et la puissanceEn physique, la puissance représente la quantité d'énergie fournie par un système par unité de temps... des géants américains du web (les GAFA), la transition énergétique étant riche en numérisation et en big data. Or, la menace pour les Européens est que leur transition est fragmentée en 28 (bientôt 27 du fait du Brexit) stratégies nationales, peu coordonnées et, dès lors, mal adaptées aux exigences d’une concurrence prochainement globalisée.

L’Union de l’Énergie, une des priorités de la Commission Juncker, en étant centrée sur les questions – certes de première importance – de sécurité d’approvisionnement et d’interconnexion des réseaux dans l’Union européenne, ne modifie pas cette caractéristique structurelle du modèle européen : depuis le Traité de Rome, chaque État membre reste maître de son mix-énergétique (sous réserve de respect des règles communes). Ce principe ne permet pas de rationaliser les investissements et, dès lors, de faire émerger des champions européens, disposant de la taille critique dans la concurrence mondiale sur les technologies « bas carbone ». Il est à craindre, en gardant en mémoire l’histoire récente du photovoltaïque, que les Européens laissent partir hors du continent une partie de la valeur ajoutée et des emplois des filières qui permettront de parer les menaces climatiques.

Docteur en économie industrielle, Patrice Geoffron est professeur d’économie à l’Université Paris-Dauphine depuis 2002. Après avoir été vice-président international de Paris-Dauphine, il dirige le CGEMP (Centre de Géopolitique de l’Énergie et des Matières Premières). En 2014, il a intégré le conseil scientifique du CHNC (Centre Hydrocarbures Non Conventionnels). Il est par ailleurs membre du Cercle des Économistes. Il est co-éditeur de la revue « Economics and Policy of Energy and the Environment » et membre du comité scientifique de la « Revue de l’Énergie ».

 

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