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Points de vue

Énergie et alimentation

Marion Guillou
Marion GuillouPrésidente d'Agreenium

"Les « consomm’acteurs » sont des citoyens qui, par leurs actes de consommation au sens large, veulent agir pour transformer le monde."

Soyons des « consomm’acteurs » !

Il est important d’analyser les consommations énergétiques, les émissions de gaz à effet de serrePhénomène naturel permettant un accroissement de la température de l'atmosphère d'une planète grâce à la présence de certains gaz... ou les impacts environnementaux, mais il est également indispensable d’agir, au niveau individuel comme au niveau collectif, pour réduire leurs effets. Donc ne pas être seulement un observateur, mais aussi un acteur de la consommation, un « consomm’acteur », conseille Marion Guillou, présidente d’Agreenium.

Les « consomm’acteurs » sont des citoyens qui, par leurs actes de consommation au sens large, veulent agir pour transformer le monde. Les jeunes générations y sont très sensibles et elles ont raison.

Si l’on considère l’alimentation, la consommation a des impacts dans plusieurs domaines : la nutrition – donc la santé, la consommation énergétique – donc les émissions de gaz à effet de serre, l’environnement – via la gestion des déchets, et l’équilibre entre territoires urbains et territoires ruraux – donc une importante dimension politique et sociale. Il y a souvent des contradictions : un choix judicieux dans un domaine peut ne pas l’être dans un autre. Des arbitrages sont à faire. Mais quelques recommandations très simples couvrent tous les cas.

L’impact des transports

Le transport est un élément essentiel dans l’empreinte énergétique de l’aliment que l’on consomme. Les produits frais transportés par avion depuis des pays lointains ont un bilan carbone catastrophique. Le transport par bateau en revanche a un coût énergétique à peu près nul. Regarder l’étiquetage de l’origine au moment de l’achat d’un produit frais est essentiel. Mais la difficulté réside surtout dans le « dernier kilomètre ». Il sera préférable du point de vue énergétique d’aller à pied à la superette du quartier plutôt que de prendre sa voiture pour aller acheter ses produits à l’hypermarché distant de 10 ou 20 kilomètres. Les circuits courts ne sont pas toujours la panacée en matière de réduction d’émissions de gaz à effet de serre, mais ils sont en revanche bénéfiques à l’agriculture péri-urbaine, à un tissu rural vivant et à une économie locale stable.

Les gaspillages

La restauration collective et les repas à domicile sont à l’origine de pertes notables de produits alimentaires. Des cantines ont constaté qu’elles économisaient 50 % du pain quand elles le plaçaient en bout de chaîne plutôt qu’au début ! Les dates limites de consommation sur les produits frais et les dates limites de qualité optimale sur les conserves et produits secs doivent être différenciées avec soin pour éviter de jeter des aliments parfaitement consommables. Les produits en portion individuelle, s’ils nécessitent plus d’emballages, ont en revanche l’intérêt de répondre mieux aux besoins des personnes seules ou des familles moins nombreuses et peuvent ainsi éviter des gaspillages. En matière d’emballages, le recours aux plastiques non-biodégradables et leur rejet dans la nature sont une catastrophe pour les océans et sa biodiversitéLa biodiversité désigne la diversité naturelle des organismes vivants.... Dans ce cas, c’est l’environnement qui devient la préoccupation première. De nombreux pays, dont la France, ont pris récemment des mesures d’interdiction strictes. 

Les régimes alimentaires

Une alimentation plus équilibrée et diversifiée, comprenant des éléments carnés en quantité modérée et des végétaux, a des avantages sur les émissions de gaz à effet de serre et surtout sur la nutrition. La recommandation de manger davantage de légumes et de fruits est à suivre mais elle ne doit pas conduire à dépendre de ceux produits dans des serres chauffées aux énergies fossiles. De ce point de vue, le produit congelé est très utile pour consommer des légumes hors saison, notamment en matière de prix, et malgré la consommation énergétique des chaînes de froid. La triple règle nutritionnelle de base, à savoir « moins de gras, moins de sucres, moins de sel », est souvent ignorée par les messages publicitaires. Au point que l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) recommande de taxer les boissons sucrées et que de nombreux pays réglementent la publicité audiovisuelle pour limiter son passage aux heures d’écoute les plus fréquentées par les enfants.

Ainsi, dans tous ces secteurs très imbriqués, la réglementation publique peut venir en soutien de l’indispensable action individuelle du « consomm’acteur ».

 

Polytechnicienne et docteur en physico-chimie des bio-transformations, Marion Guillou est ingénieure, spécialiste de la sécurité alimentaire mondiale, engagée dans plusieurs instances internationales. Elle préside Agreenium, l’Institut agronomique, vétérinaire et forestier de France, créé en 2014 pour accompagner les politiques publiques de formation-recherche-innovation dans ces secteurs. Elle a été présidente de l'INRA (Institut national de la recherche agronomique) de 2004 à 2012. 

Jean-Louis Rastoin
Jean-Louis RastoinProfesseur à l'Institut national d'études supérieures agronomiques de Montpellier

"Grâce à l’innovation sociale et à la technologie, les perspectives énergétiques peuvent être gérables."

Agro-industrie et agroécologie, les deux systèmes alimentaires mondiaux

Comment nourrir « durablement » les 9 à 10 milliards d’habitants de la Planète en 2050 ? Et quelle consommation d’énergie cet objectif implique-t-il ? Deux scénarios, non exclusifs l’un de l’autre, sont à l’œuvre : un scénario de continuité avec le modèle agro-industriel, un scénario de rupture avec des systèmes alimentaires territorialisés. Dans les deux cas, grâce à l’innovation sociale et à la technologie, les perspectives énergétiques peuvent être gérables. L’analyse du Pr Jean-Louis Rastoin, agronome et économiste.

Commençons par quelques chiffres qu’il est utile d’avoir en tête.

  • Selon une étude de l’Union européenne, l’ensemble de la chaîne alimentaire représente au début des années 2010 le quart de la consommation énergétique finale de l’Europe. Nous parlons de toute la chaîne, depuis la production des engrais jusqu’à l’assiette du consommateur. Notre alimentation est donc très gourmande en énergie.
  • Aux États-Unis, au début des années 2000, il fallait 12 kilocalories (kcal) pour produire 1 kcal d’aliment. La production alimentaire est donc d’un faible rendement.
  • Il faut environ 8 à 10 kcal « végétales » pour produire 1 kcal « animale ». Le régime alimentaire est donc un élément déterminant de l’empreinte énergétique. Une diète plus végétarienne serait une première source importante d’économies d’énergie.
  • Selon la FAO (Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture), chaque habitant de la Planète disposerait de près de 3 000 kcal en moyenne par jour pour son alimentation, avec des disparités considérables entre le Nord et le Sud. Pour les nutritionnistes, un niveau de 2 000 kcal serait suffisant. La Planète aurait donc de quoi nourrir sa population si elle pouvait répartir les ressources.

Deux systèmes alimentaires principaux coexistent aujourd’hui : un système agro-industriel de masse, avec des entreprises de taille mondiale et des filières longues, qui s’est imposé au fil des décennies sur tous les continents ; un système traditionnel fondé sur de petites exploitations agricoles peu productives dans les pays pauvres.

Le premier modèle est en quelque sorte piloté par les caddies des supermarchés, c’est-à-dire par la demande. Il est très implanté dans les pays riches et plébiscité dans les pays émergents, car il répond bien au style de vie des classes moyennes. Il a de bonnes performances économiques et a permis de beaucoup réduire le prix des aliments. Il s’appuie sur des technologies avancées. Dans les années qui viennent, il va privilégier des innovations comme les « fermes verticales » en milieu péri-urbain ou encore l’« agriculture de précision », qui vise à optimiser, pour chaque parcelle, l’usage des semences, des engrais, des pesticides et l’irrigation. Ce modèle devrait permettre des économies d’énergie et une meilleure maitrise des pollutions. Il pose cependant d’importants problèmes de santé du fait de produits trop riches en sucre, corps gras et sel et souvent chargés en pesticides.

Un système alternatif

Les consommateurs en sont conscients, principalement dans les pays développés, ils rejettent de plus en plus, les produits industriels et aspirent à des produits sains et frais, de meilleure qualité gustative, dont ils connaissent l’origine et la méthode de fabrication.

Le second modèle répond davantage à cette préoccupation. Il s’agit d’un modèle alternatif, fondé sur l’agroécologie et l’éco-conception, avec des usines agroalimentaires plus petites et proches de l’agriculture, des réseaux de distribution locaux. Le modèle alternatif est ancré dans les territoires et non délocalisable, il est aussi plus créateur d'emplois. La consommation énergétique de l’agriculture « bio » est inférieure à celle de l’agriculture intensive et la filière est organisée en bio-économie circulaire, avec co-production d’energie renouvelableOn appelle énergie renouvelable une source d'énergie dont le renouvellement naturel est immédiat ou très rapide....

Les deux modèles sont voués à coexister. Dans les grandes métropoles, le modèle décentralisé n’est guère envisageable. Mais en 2050, les 2/3 de l’humanité vivront encore dans des petites villes ou en zone rurale et là le scénario alternatif sera adapté.

Le modèle alternatif est expérimenté en Amérique du Nord, en Europe, au Japon, mais aussi en Chine. Peut-on le transposer dans les pays moins développés sans passer par la case de l’agro-industrie ? La réponse est « oui » s’il y a un changement d’attitude des gouvernements des pays du Sud, qui restent attirés par les modèles agro-industriels. Déjà des expériences sont en cours en Afrique. Les technologies se diffusent rapidement. Si on lève le verrou du conservatisme des politiques publiques dans les pays du Sud, comme du Nord, le modèle des systèmes alimentaires territorialisés progressera partout dans le monde.

 

Jean-Louis Rastoin est professeur émérite à Montpellier SupAgro. Il est le fondateur de la Chaire UNESCO et du réseau Unitwin en « Alimentations du monde ». Ingénieur agronome, docteur en sciences économiques et agrégé de sciences de gestion, il a été expert de coopération technique au Brésil et Directeur de département au Centre international de recherche agronomique pour le développement (Cirad). Il a écrit plusieurs ouvrages dont « Le système alimentaire mondial » (avec Gérard Ghersi — 2010 — Éditions Quae).

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