Dossier : Les villes du futur

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Décryptages

Masdar City, la ville « laboratoire » tournée vers le monde

Masdar City est un paradoxe : elle n’a pratiquement pas d’habitants, pas de réelle vie urbaine, et pourtant elle se veut déjà une ville-monde, attirant chercheurs et entreprises et essaimant ses nouvelles technologies dans les autres régions de la Planète.

Aux portes de Masdar City, l'un des parcs photovoltaïques qui assure l'alimentation de la ville-laboratoire de l'émirat d'Abou Dhabi.
©Karim Sahib / AFP

Au sein des Émirats arabes unis (EAU), qui regroupent 7 émirats, celui d’Abou Dhabi est le plus riche en hydrocarbureLes hydrocarbures sont des composés chimiques dont les molécules sont constituées d'atomes de carbone et d'hydrogène... (avec 5,8 % des réserves mondiales prouvées de brut (pétrole)Pétrole non raffiné. (98 Gbl1), près de 3,3 % des réserves de gaz (215 Tcf). Abou Dhabi est la capitale fédérale des EAU. Dubaï, dans l’émirat voisin, est souvent qualifiée de capitale économique rivale, car très tournée vers le commerce international. Il y a 50 ans, Abou Dhabi était une bourgade de 3 500 habitants. Le développement a commencé avec la maîtrise des techniques de dessalement d’eau de mer, dans ces zones côtières désertiques du Golfe. Depuis, l’émirat s’est ouvert au monde, avec une population à 88 % d’origine étrangère (experts et techniciens internationaux, et surtout travailleurs pauvres du sous-continent indien).

Cette situation permet de comprendre ce qui sous-tend le concept de l’étrange ville « écologique » de Masdar City (« source » en arabe) qui se construit à 30 km d’Abou Dhabi : la foi en la technologie (qui a permis l’essor du pays), la volonté de substituer les energie renouvelableOn appelle énergie renouvelable une source d'énergie dont le renouvellement naturel est immédiat ou très rapide... aux hydrocarbures et de diversifier l’économie grâce à une « Silicon Valley de l’énergie », l’idée de devenir un « laboratoire » des énergies nouvelles et un investisseur mondial.

Des innovations spectaculaires

En avril 2006, la famille régnante d’Abou Dhabi annonce la création d‘une ville nouvelle. Une cité « modèle », « zéro carbone », « zéro déchets », « zéro énergies fossiles », fondée (autant qu’il est possible en zone désertique) sur l’économie circulaire. Le coût de l’investissement était de 15 milliards de dollars au départ (réévalué dix ans plus tard à plus de 20 milliards). Objectif initialement prévu pour 2016 : 52 000 habitants résidents
(et 40 000 travailleurs extérieurs), 1 500 entreprises, dans un carré de 6 km2.

Masdar City, à Abou Dhabi, abrite un Institut consacré aux énergies nouvelles, mis sur pied avec le MIT de Boston.

Dans le contexte de crise économique mondiale, cet objectif a été reporté à 2030. En 2016, Masdar City n’abrite en effet que 2 000 personnes dans des rues largement vides. Mais les premières réalisations témoignent d’une ambition maintenue. La cité a commencé à déployer des innovations architecturales spectaculaires : une « tour à vent » qui capte la chaleurAujourd'hui, en thermodynamique statistique, la chaleur désigne un transfert d'agitation thermique des particules composant la matière... au sommet et restitue de l’air frais à la base après brumisation ; une profusion de panneaux solaires sur des immeubles aux façades recouvertes de films plastiques ; des ruelles étroites, dans la tradition arabe, pour se protéger du soleil et canaliser les vents ; des transports en sous-sol par voiturettes sans conducteur guidées par des rails magnétiques.

Mais l’essentiel est dans le concept d’une ville tournée vers le monde2. Trois institutions symboles y fonctionnent déjà :

  • Le MIST (Masdar Institute of Science and Technology), qui se veut une université mondiale des énergies nouvelles, mis sur pied avec le MIT (Massachussets Institute of Technology). Quelque 300 étudiants et chercheurs y travaillent déjà.
  • Le siège de l’IRENA (International Renewable Energy Agency), organisation intergouvernementale rassemblant 170 pays et où l’Union européenne est très active.
  • Le siège moyen-oriental du grand groupe allemand Siemens. Abou Dhabi espère attirer d’autres grands groupes internationaux.

Des investissements à échelle mondiale

Masdar City est en fait le projet d’une entité plus large, Masdar, filiale de Mubadala Development, fonds d’investissement détenu par l’État (fonds souverain)3. Sa gouvernance est donc celle d’une entreprise d’État, beaucoup plus que celle d’une ville classique avec son conseil municipal élu par les habitants. A l’image des départements d’une grande entreprise, Masdar gère Masdar City et le Masdar Institute mais aussi des outils économiques comme Masdar Clean Energy et Masdar Special Projects chargés de construire, d’exploiter, de rechercher, d’investir, non seulement à Abou Dhabi, mais dans le monde entier.

Masdar cherche à investir dans les technologies avancées : les panneaux solaires en films minces en Allemagne, le solaire thermique en Espagne, l’éolien off-shore dans l'estuaire de la Tamise. Masdar, qui a co-investi dans l’émirat avec Total et Abengoa Solar pour construire le plus grand projet solaire à concentration de la région, Shams 1, a également réalisé des parcs éoliens ou solaires au Moyen-Orient et en Afrique.

D’autres unités de Masdar s’intéressent aux mécanismes de développement propre, comme le captage et stockage du co2Dioxyde de carbone. Avec la vapeur d'eau, c’est le principal gaz à effet de serre (GES) de l'atmosphère terrestre..., notamment sa valorisation par réinjection dans les gisementUn gisement est une accumulation de matière première (pétrole, gaz, charbon, uranium, minerai métallique, substance utile…)... de pétrole. Des recherches sur le recyclage des déchets et des eaux usées réutilisées pour l’irrigation sont menées avec l’objectif de les développer en Afrique. Masdar travaille aussi sur la question des mécanismes financiers pour assurer les investissements de tels projets très coûteux. La « ville » a noué des partenariats avec des banques et institutions financières d’Allemagne, du Japon ou de Suisse.

 

 

Sources :

(1) BP Statistical Review of World Energy June 2016 (En anglais uniquement)

(2) Voir article du Pr Jean-Marie Chevallier

(3) Site de Masdar (En anglais uniquement)