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Décryptages

Énergie et géopolitique : le transit du gaz russe

La nécessité de transporter le pétrole et le gaz sur des milliers de kilomètres via des pipelines impose souvent de traverser des pays en proie à des tensions politiques, voire à la guerre. C’est le cas du transit du gaz russe via l’Ukraine qui alimente depuis dix ans des crises géopolitiques récurrentes.

8 novembre 2011 : les dirigeants occidentaux, en compagnie du président russe, ouvrent la vanne du nouveau gazoduc Nord Stream © AFP PHOTO / JOHN MACDOUGALL

En 2014, en raison de la baisse des importations de gaz naturel liquéfié (GNLLe GNL est du gaz naturel liquéfié (LNG en anglais), constitué presque exclusivement de méthane...) venu d’autres régions du monde, le gaz russe a représenté 44 % des importations de gaz naturel en Europe, devant la Norvège (30 %) et l’Algérie (7 %)1. Cette dépendance au gaz russe est très variable : les pays d’Europe centrale et orientale, ainsi que les pays baltes, sont des importateurs très dépendants de la Russie, alors que, en Europe de l’Ouest, la dépendance est plus faible.

Un transit ukrainien en baisse

Pendant des années, 80 % du gaz russe a transité par le grand gazoducCanalisations destinées à transporter du gaz sur de longues distances (sur terre ou au fond de la mer). Brotherhood, construit en 1967 dans ce qui était alors l’URSS. Il traverse l’Ukraine et débouche en Slovaquie où il se divise en deux branches, vers le nord et le sud de l’Europe. Mais le transit via l’Ukraine est en chute libre : en 2014, environ 40 % seulement du gaz a transité par l’Ukraine. Cette part devrait encore décliner pour, à terme, atteindre seulement un quart. Alors qu’il peut techniquement assurer le passage de 143 Gm3 par an, Brotherhood n’accueillerait ainsi plus que 36 Gm2. La Russie a même annoncé que son gaz pourrait ne plus du tout transiter par l’Ukraine à partir de 2019, fin du contrat qui lie le géant russe Gazprom à la société ukrainienne Naftogaz. Cette évolution est très préoccupante pour l’Ukraine qui dépend à 60 % de la Russie pour sa consommation domestique en gaz et tire des revenus encore substantiels des droits de transit (2 milliards de dollars environ en 2014) 3.

1 220 km : la longueur du gazoduc Nord Stream sous la mer Baltique

Le « contournement » de l’Ukraine s’est enclenché à la suite de crises à répétition entre Moscou et Kiev en 2005, 2008 et 2009, nées de désaccords sur le prix du gaz et de retards de paiements. En janvier 2009, 18 pays européens ont connu des perturbations et même des coupures dans la réception du gaz russe.

La voie Nord : Yamal-Europe et Nord Stream

Deux grands gazoducs approvisionnent l’Europe par le nord :

  • le Yamal-Europe, long de 4 200 km, d’une capacité de 33 Gm3 par an, rejoint l’Allemagne depuis 1997 via le Belarus et la Pologne.
  • le Nord Stream, véritable « autoroute gazière », a été inauguré en 2011 en présence de tous les dirigeants européens échaudés par la crise de 2009. Il parcourt 1 220 km sous la mer Baltique. La première canalisation est doublée en 2012 et Nord Stream atteint aujourd’hui une capacité de 55 Gm3. La Russie, qui souhaite rester maître de ses échanges de gaz avec l’Europe, est, via Gazprom, le principal actionnaire du consortiumUn consortium est un groupement de personnes physiques ou morales, publiques ou privées... de sociétés gazières, notamment européennes, qui gère Nord Stream.

La voie Sud : de South Stream à Turkish Stream

Afin d’éviter le transit par des pays tiers, Gazprom a construit en partenariat avec l’italien Eni un pipeline passant sous la mer Noire, Blue Stream, inauguré en 2005. D’une longueur de 1 200 km, et d’une capacité de 16 Gm3, il débouche en Turquie et rejoint l’Europe via la Bulgarie.

De 80 % en 2010, la part du transit du gaz russe vers l’UE via l’Ukraine pourrait tomber à 25 %, voire disparaître complètement. 

Désireuse d’augmenter le transit à destination du sud de l’Europe, la Russie a tout d’abord envisagé d’ouvrir un corridor sud, offrant à Gazprom une deuxième voie de contournement de l’Ukraine. Ce projet, South Stream, avec la participation entre autres de l'italien Eni, devait relier sur 3 600 km la Russie à la Bulgarie par la mer Noire, pour se diriger ensuite vers l'Europe occidentale via les Balkans. Mais, en décembre 2014, le président russe Vladimir Poutine a annoncé soudainement l’arrêt du projet. La raison invoquée en était les règles de l'Union européenne (UE) en termes de concurrence. Bruxelles entendait imposer à Gazprom d’autoriser d’autres producteurs à utiliser le futur gazoduc, une condition refusée par le géant russe, faisant valoir les sommes massives investies.

La Russie a alors réorienté spectaculairement sa politique : construire un nouveau gazoduc vers la Turquie, Turkish Stream, à charge pour l’Europe d’aller chercher le gaz à la frontière entre la Turquie et la Grèce, dans ce qui deviendrait une nouvelle zone majeure de transit. Selon l’expression d’un analyste russe : « Puisque vous voulez imposer vos règles sur nos gazoducs, construisez-les vous-mêmes ». Un tel scénario aurait d’importantes conséquences : il influerait sur les rapports complexes entre la Turquie et l’UE et placerait la Grèce, en grande difficulté financière, comme pays d’entrée de la nouvelle liaison. À la mi-2015, la Turquie continuait toutefois de négocier avec Gazprom les conditions de l’accord.

 

Sources :

(1) Gasinfocus

(2) Le Monde

(3) IFRI