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Cinéma Littérature et Énergie

Tintin au Pays de l'or Noir

Tintin au Pays de l'Or Noir
© Hergé/Moulinsart 2017

Décryptage réalisé par Alain Beltran, Directeur de recherche au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS).

« Aurons-nous la guerre ? »

Cette aventure de Tintin a connu trois versions successives. La première paraît dans le Petit Vingtième. C’est la deuxième qui retiendra notre attention, celle dont l’action est située en 1938 mais a été publiée en 1949/1950. Enfin, la troisième, plus tardive se passe dans un pays imaginaire à la demande en particulier des éditeurs britanniques.

L’histoire commence en France où de mystérieuses explosions touchent les moteurs de voiture et même le briquet des Dupondt. D’autre part, le contexte international est lourd : « Aurons-nous la guerre ? » « Rappel des classes ». Le capitaine Haddock lui-même est mobilisé. La mauvaise qualité de l’essence touche directement les compagnies pétrolières mais, fait encore plus grave, en cas de guerre, l’armée risque d’être paralysée du fait d’une essence impropre à la consommation. Après un voyage mouvementé en bateau, Tintin, le capitaine Haddock et les Dupondt se retrouvent en Palestine puis bientôt dans le désert. Tintin retrouve un vieil ennemi : le docteur Müller. Hôtes de l’émir Bab el Ehr, nos héros doivent supporter les caprices du jeune Abdallah. Après bien des péripéties, le méchant est arrêté, le mystère de l’essence explosive résolu.

Le contexte de 1938

Les événements contés sont directement en prise avec une actualité à peine vieille d’une dizaine d’années. En effet, un carton indique le 18 juillet et à partir de là on peut suivre les événements de septembre 1938. D’une part, la tension internationale rappelle la crise des Sudètes et son dénouement à Munich : la Grande-Bretagne et la France ont souhaité éviter la guerre et ont donc cédé aux deux dictatures nazie et fasciste les territoires convoités par Hitler en Tchécoslovaquie. Hergé sur ce fond historique ajoute la crise des carburants falsifiés et impropres à la consommation. En fait, il faut attendre la fin du récit pour comprendre que le docteur Müller a mis au point un produit baptisé N14 destiné à dégrader l’essence. Il travaille pour une « puissance étrangère » qui ainsi essaie de saboter les moyens de défense de la France. La connotation germanique du nom du Professeur peut faire supposer qu’il travaille pour l’Allemagne, dans la mesure où un album paru après la seconde guerre mondiale a toutes les chances de montrer que le « méchant » est né au-delà du Rhin. Müller devait s’emparer en plus des puits de pétrole du Proche et Moyen-Orient et saboter les ressources pétrolières grâce au N14 (N pour azote à la base de certains explosifs, 14 le double de l’élément chimique). On sait que l’Allemagne fit des efforts désespérés pour se procurer du pétrole (offensive sur la Caspienne d’un côté et sur la Mésopotamie de l’autre) indispensable à son effort de guerre. Le contexte d’avant 1939 est confirmé par une phrase de Tintin se promenant dans la ville fortifiée de Smith-Müller : « on se croirait dans la ligne Maginot », nom donné aux fortifications françaises du nord et nord-est d’après le nom d’un ministre de la Guerre qui voulut ces fortifications de très grande qualité mais hélas incomplètes.

La Palestine déchirée

La Palestine qui voit arriver Tintin (et Milou) est alors sous mandat britannique depuis les accords alliés qui ont suivi la première guerre mondiale. Les troubles entre Arabes et Juifs y sont devenus sanglants depuis 1936. Aux massacres de colons juifs répondent les attentats menés par des groupes pro-sionistes comme l’Irgoun (qui est cité dans l’album). Le pauvre Tintin arrêté par les Anglais est enlevé par des combattants juifs qui eux-mêmes tombent dans une embuscade tendue par les Arabes. Tintin sera témoin du sabotage nocturne d’un pipe-line. On remarque que- malgré tout ce qui a été dit sur Hergé-, la description des luttes en Palestine est marquée d’une grande objectivité sans qu’on aperçoive des « bons » et des « méchants ». Quand Hergé écrit son album, en 1949, l’état d’Israël a été créé officiellement. Une guerre, en 1947-48, la première mais pas la dernière, entre Arabes et Israëliens a eu pour conséquence le partage de la ville de Jerusalem et l’exode de milliers de Palestiniens.

« Un simple épisode de la guerre du pétrole »

La question pétrolière est visible à trois niveaux dans cet album. D’abord par un « fil rouge » : les explosions inexpliquées des moteurs à essence (qui portent bien leur nom de moteur à explosion). Ces incidents à répétition sont capables de ruiner les économies développées et font monter les tensions internationales car chacun accuse l’autre. D’autre part, le voyage vers la Palestine se passe à bord d‘un pétrolier, le Speedol Star. Enfin, on voit la destruction d’un oléoduc et la réaction des compagnies pétrolières qui constatent que le pétrole n’arrive plus. L’action se passant en Palestine on peut supposer que le pipeline saboté apporte le pétrole d’Irak vers la mer Méditerranée. L’une des branches de cet oléoduc allait en effet vers le port d’Haïfa (aujourd’hui en Israël) tandis qu’une autre branche allait vers le Liban. En fait, la première branche n’a pas fonctionné longtemps du fait du contexte géopolitique. Le pétrole arrive lui des champs irakiens gérés alors par l’Irak Petroleum Company, puissant trust dominé par les Anglo-Saxons avec une part d’un peu moins d’un quart réservé à la Compagnie Française des Pétroles, ancêtre direct de Total.

Les rivalités entre les compagnies pétrolières sont un autre ressort de l’intrigue puisque le Docteur Müller essaie de monter les unes contre les autres. Pour cela, il sabote un pipe-line en plein désert (en fait il y a deux sabotages nocturnes deux jours de suite). Müller joue en plus des rivalités parallèles entre sheiks qui ne soutiennent pas les mêmes compagnies pétrolières internationales. Ainsi le Sheik Mohammed Ben Kalish Ezab a signé avec une compagnie anglaise. Lors du renouvellement du contrat, Müller veut faire croire que les attentats viennent du sheik Bab el Ehr et qu’en conséquence le sheik Mohammed Ben Kalish Ezab devrait signer avec une autre société « qui ne serait pas anglaise ». Alors les attentats cesseraient. Müller enlève le fils du Sheik Mohammed Ben Kalish Ezab qui reçoit une lettre signée Bab El Ehr revendiquant l’enlèvement. Si le sheik veut revoir son fils vivant, qu’il chasse les Anglais. Müller, qui se fait appeler Smith, a une « couverture » comme dans les services secrets : il est archéologue… et représentant de compagnies pétrolières.

On remarque que si les questions pétrolières sont bien présentes dans toute leur dimension géopolitique, dans sa description du Proche-Orient, Hergé n’en fait pas l’alpha et l’omega de la région. D’une part, le pétrole transite par la région mais les puits sont plutôt en Irak. D’autre part, ce qui ressort ce sont les relations plus que tendues entre la puissance britannique, le développement d’un foyer sioniste et la population arabe. Hergé presse toute la complexité d’un conflit non résolu et qui marque toujours la région. A la différence d’un album comme le Lotus Bleu où Hergé prend nettement position pour les Chinois contre l’agresseur japonais, Tintin au Pays de l’Or noir répond avec un certain recul au mot du général de Gaulle qui parlait de « l’Orient compliqué ».

Parlez-vous brusselair ?

Les noms des sites et activités pétroliers donnent une fois de plus à Hergé l’occasion de faire un clin d’œil à ses racines bruxelloises, et de proposer des jeux de mots en marollien ou brusselair, langue où se croisent le français, le flamand et même l’espagnol. Ainsi le puits de Bir El Ambik sonne comme le nom d’une célèbre bière (Halambique). La compagnie pétrolière Skill Petroleum rappelle l’invitation à boire (Skoll=à votre santé). La liste pourrait s’allonger avec les noms de quelques personnages arabes comme Ben Kalish Ezab (« jus de réglisse »), Bab El Ehr (babeler= être bavard), Youssouf Ben Moulfrid (est-il besoin de préciser la spécialité belge en question ?). La capitale du Khemed, Wadesdha, sonne comme wat is dat (qu’est-ce que c’est ?). Ce n’est pas le seul album où ces calembours sont présents, mais ici ils sont nombreux.

En Amérique aussi

Si le pétrole est bien présent dans cet album très original, ce n’est pas le seul cas. Une planche très célèbre de Tintin en Amérique, antérieur à l’album Tintin au pays de l’or noir, reprend le thème pétrolier. Dans ce troisième album, datant du début des années trente, Tintin est à l’origine de la découverte fortuite de pétrole dans une réserve indienne. Refusant un dédommagement ridicule, les Indiens sont chassés par la troupe et, à une vitesse étonnante, une ville se crée à partir de la richesse pétrolière. On rappellera qu’aux Etats-Unis le sous-sol appartient au propriétaire du sol ce qui aiguise fort les appétits. Mais ici, Hergé prend nettement parti pour les Indiens contre le capitalisme vorace. Deux albums, deux discours : le pétrole se prête en fait à des interprétations multiples y compris chez le même auteur.

Pour en savoir plus :

Relire Tintin au pays de l’or noir et Tintin en Amérique. Plonger dans le dictionnaire amoureux de Tintin d’Albert Algoud, chez Plon, 2016. Consulter quelques livres d’histoire du pétrole (Luttes pétrolières au Moyen-Orient, Les hommes du pétrole…).

 

Les visuels de l'œuvre d'Hergé sont protégés par le droit d'auteur et ne peuvent être utilisés sans le consentement préalable et écrit de la société MOULINSART (contact : cecile.camberlin@moulinsart.be).

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